erotismeLucìa Etxebarria présente, après un essai sur la littérature féminine érotique intitulé "L'Ascension d'Eros", dix nouvelles écrites par des hispanophones (traduites par Delphine Tallaron) plus une sienne.

Le but est de réhabiliter la plume féminine. Forte de l'expérience de l'accusation faite pour Beatriz et les corps célestes (Prix Nadal 1998), Etxebarria affirme qu'il est très difficile à une femme d'être accueillie comme un écrivain à part entière si ses textes ont une coloration érotique minime ("alors qu'il est à peine moins prude qu'un livre de Bibliothèque rose"), tandis qu'un homme reste un écrivain sans l'épithète ambiguë d'érotique, même s'il insère une "scène sadomaso (...) pénible".

Son essai est extrêmement intéressant mais il met en jeu des catégories tellement subtiles que j'ai eu parfois des difficultés à la suivre dans les méandres des nuances entre la pornographie et l'érotisme (selon Catherine Millet et elle, c'est la même chose ; c'est notre approche de la sexualité - ce qui est choquant et ce qui ne l'est pas - qui fait la différence). Les féministes ont elles-mêmes contribué à la confusion générale, en érigeant la distinction érotisme = "expression d'une sexualité mutuellement agréable entre personnes à même de choisir librement de la pratiquer" et pornographie = "porter le message de la violence, de la domination et de la conquête" (Gloria Steinam).

Etxebarria développe une idée intéressante sur cette soumission du corps féminin aux diktats sexuels intégrés dans la moralité de l'homme : elle viendrait de ce que l'activité sexuelle peut se révéler par une grossesse ; l'homme peut cacher qu'il n'est pas chaste, pas la femme. D'où la censure sur celle-ci.

Elle s'interroge également sur l'intérêt de la prise de parole féminine dans l'érotisme et cita Ana Istarù : "Si, pour prendre mon exemple, j'ai écrit de la littérature érotique, c'est parce que je voulais lire quelque chose qui me plaise, et que ce que j'ai lu écrit par des mâles m'a paru choquant et agressif (..)".


Je remarque, comme un dû, que ces onze nouvelles, qu'elles soient extrêmement érotiques ("Le Violoncelliste et le papillon" d'Andrea Menéndez Faya, "Laisse-toi faire" de Lola Beccaria, "L'alphabet réappris" de Cecele, "L'Institut Sadiana" de Silvia Uslé, "Que mal accompagnée" de Silvia Grijalba, "Les amants des tombeaux" de Marìa Frisa) ou beaucoup moins ("Le Regard d'Olga" de Lucìa Etxebarria elle-même, "Papillons jaunes" de Marta Sanz, "La peau et l'animal" d'Espido Freire, "L'autocar ne compte pas" de Coché Echarren, "A l'intérieur du volcan" d'Imma Turbau), sont bien écrites, et je salue la traductrice, qui a réussi à me faire croire que les auteures avaient écrit directement en français.

Les nouvelles mettent en jeu des situations amoureuses ou dépourvues d'affection d'une manière tout à fait variée, rarement choquante, souvent humoristique (ce qui fait tout passer ou presque), sans négliger la nécessité de la chute. On n'a même pas besoin d'être gay (beaucoup d'héroïnes le sont dans les textes) car elles sont universelles. J'ai bien aimé aussi que les auteures fassent confiance à l'intelligence de leur lecteur et ne sous-titrent pas leurs intentions ou ce qu'il faut penser de la situation.

J'ai été quand même un peu dubitative quand j'ai retrouvé deux des situations évoquées par les textes à l'intérieur du Chalet suisse d'Élodie Büri. Mais je suppose que ces dames sont tout simplement plusieurs sur le même fantasme.

C'était agréablement surprenant à lire, j'avoue que je craignais le pire.