SoumissionVoilà un livre que j'ai emprunté en cachant un peu la couverture, avec l'impression de devoir assumer de lire Mein Kampf... Beau résultat du battage médiatique orchestré par des gens stipendiés ou bénévoles qui font du contresens volontaire (dans le meilleur des cas) un moyen de courtiser le politiquement correct ; perdante dans tous les cas : l'intelligence. Flammarion avait pourtant bien souligné en rouge sur la couverture le mot "roman". Mais qui sait encore de quoi est fait ce genre ? On fait paraître sous ce titre tant de biographies, d'utopies ou dystopies...


 Le narrateur est un universitaire spécialiste reconnu de l'écrivain naturaliste Huysmans. En début de roman, il se lasse un peu du nomadisme sexuel facilité par le prestige du prof de Fac brassant chaque année ses arrivages d'étudiantes fraîches ; Myriam, une de ses anciennes étudiantes, revient souvent dans son esprit, mais elle émigre précipitamment en Israël, comme bon nombre de juifs français : le parti d'islam modéré progresse tant en France... que Ben Abbes, son candidat est élu. Il est le seul à pouvoir faire barrage à Marine Le Pen et les représentants des partis traditionnels préfèrent aller à la chasse au maroquin (pouf-pouf) à ses côtés, plutôt que de tout perdre.

Observateur du phénomène, le narrateur tente plusieurs voyages, un vers l'Espagne, l'autre vers la Belgique et il est toujours ramené vers la France. Au fond, il y a beaucoup à gagner pour quelqu'un comme lui, à se convertir et à aller dans le sens du vent : la fortune et la fin de sa misère sexuelle...


Un roman intéressant, avec des décors peu anodins, qui donnent même le sourire, tant on voit que Houellebecq n'est pas dupe de son propre sujet et sourit lui-même de la bêtise et petitesse humaines, alors que son personnage ne le souligne pas vraiment. Toujours persuadé, comme dans Extension du domaine de la lutte, que les inégalités sociales sont construites sur le même schéma que les disparités sexuelles, il démontre à quel point le retour au patriarcat peut être tentant... quand on est sûr d'être du bon côté de la barrière, comme dans le capitalisme.

Pour autant, le roman devient un peu ennuyeux vers la fin, se délaye pour nous faire un peu soupirer avant la chute qui se fait trop attendre. L'idée n'est pas mauvaise, l'auteur a travaillé à la rendre crédible : pas de théocratie, ni d'ayatollah, mais un carcan mou qui englue, rien de bien nouveau, en somme.

Ce qui est moins crédible, c'est ce gars lui-même un peu méduse, comme presque tous les personnages de Houellebecq, gorgé de fiel et de tristesse, qui ne rêve, bizarrement, que de se caser. Quand on repense à son parcours amoureux grisâtre, en déprime libidineuse et en distance avec les autres, cela rend dubitatif ; mais le partenaire n'étant qu'un hochet social (au mieux, un sex-toy) pour tant de personnes, un objet qu'on peut poser dans un coin et oublier avant de s'en resservir, le mariage et l'égocentrisme ne sont pas incompatibles.

Il devient clair après lecture qu'en réalité, ce virage islamiste est rendu possible par la civilisation même où l'auteur suppose qu'il le puisse : l'individualisme, le matérialisme qui sont les modus vivendi dominants sont paradoxalement rendus possibles par une société qui repart à toute vapeur vers le patriarcat où l'oummah est appelée à perdre son sens en s'universalisant. C'est donc moins à un tournant spiritualiste et religieux qu'est invité l'occidental qu'à recréer un lien et la loi de la jungle à la foi(s) avec part du lion pour les hommes, les sages convertis, et vassalité consentie pour les femmes, tous étant soumis à la religion qui ne relie plus à Dieu mais au système.