sagesses-antiquesDans ce premier tome d'une passionnante série, Contre-Histoire de la philosophie, qui a fait mes bonheurs radiophoniques pendant de nombreux étés, Michel Onfray veut nous présenter des philosophes antiques que l'Histoire de la philosophie n'a jamais vraiment mis à l'honneur. Sa thèse est que l'Histoire est écrite par les vainqueurs et que la guerre de la philosophie a été gagnée par les Platoniciens, Néo-Platoniciens, Pythagoriciens, tous ceux qui opposent (corps contre âme, idée contre matière, mortification contre plaisir, répression contre liberté...), grâce à leurs descendants, les Chrétiens.

Ainsi nous rappelle-t-il à juste titre que les soi-disant présocratiques ne sont pas du tout les ancêtres de Socrate, véhiculant une sorte de pensée pré-rationnelle, antérieure à la dialectique, mais bien souvent ses contemporains, voire même qu'ils sont plus jeunes que lui !

Onfray passe en revue ensuite les "grands" philosophes matérialistes, ceux qui ont été caricaturés, moqués, sans avoir jamais réussi à les faire tomber dans l'oubli : Epicure, Aristippe de Cyrène (les Cyrénaïques sont l'autre nom des philosophes hédonistes antiques), puis évoque leurs épigones romains, Lucrèce, Philodème de Gadara, asiatique, Diogène d'Oenanda...


Me voilà un peu embarrassée pour dire tout ce que je pense... Il me semble que l'idée de départ était salubre et partait d'un postulat sans doute fondé : il faut déterrer les pensées (matérialistes pour la plupart) qui ont leur place dans l'Histoire de la philosophie, ne serait-ce que parce qu'elles ont contribué à polariser certains philosophes. Je pense à Sénèque écrivant à Lucilius pour le détourner de l'épicurisme, à Origène furieux contre Celse, je pourrais encore citer Epictète, Horace ironisant gaiement, se traitant lui-même de "pourceau"...

Il me semble malgré tout que cet ouvrage sert sans doute plus à Onfray pour régler encore une fois ses comptes avec les "spiritualistes" (le terme est, ici, de moi). Aux philosophes matérialistes sont attribuées toutes les qualités, aux autres, tous les défauts. Les Epicuriens auraient été féministes (puisque c'est bien de l'être), car il y avait des femmes parmi eux, des philosophes à part entière, tandis que les Pythagoriciennes n'en étaient pas, c'étaient forcément des bo-bonnes à la remorque, présentes pour les besoins naturels (il me semble que "l'amour pour l'hygiène" est plutôt une approche d'Epicure) ; et voilà Platon, pourtant grand admirateur de l'organisation lacédémonienne, repeint en Pythagoricien pour les besoins de la cause, pour pouvoir en faire un ignoble tenant de l'infériorité féminine, comme l'attesterait, selon Onfray, La République. Or c'est dans cette même République que j'ai lu et que je fais traduire le passage où Socrate explique que les femmes doivent endosser les mêmes rôles que les hommes, en vertu de l'observation qu'une chienne ne rend pas moins de services aux humains qu'un chien, ne se montre inférieure en rien. Il prétend aussi que, comme Platon ne parle jamais au grand jamais d'Antiphon, cela signifie que Platon craignait Antiphon et lui accordait beaucoup d'importance. Oui, peut-être ; ou peut-être pas, justement ? Tout est toujours interprété dans le sens qui est le plus favorable à sa thèse, sans aucune précaution.

Donc pour moi, Onfray pense un peu vite et avec des raccourcis parfois gênants. Mais sa démarche (réhabiliter des penseurs évincés) me paraît toujours essentielles.

La longue étude de la pensée de Lucrèce (que je ne connais que par morceaux choisis que j'ai traduits et par des commentaires) a été un plaisir.

villa-des-papyrusJ'ai découvert avec plaisir la pensée de Philodème de Gadara, que je ne connaissais que de nom et j'ai dû aller voir de plus près la palpitante histoire de la découverte récente de ses rouleaux dans la villa des Papyrus. C'est aussi la vertu de cet essai qu'il ouvre beaucoup de portes et de pistes de lecture et de recherches nouvelles... pour moi, de traductions, évidemment !

La bibliographie, qu'il commente, est également un régal à lire et recèle une mine de pistes de lectures et de traductions (incroyable que l'université française ne se soit pas précipitée pour éditer et traduire les derniers auteurs découverts).

Citations :

  • Les dix derniers vers du livre IV [de Lucrèce] donnent la formule de cette alternative au pire : l'amitié amoureuse. Pas besoin du piège de la beauté qui suppose toujours une malédiction... La voie d'accès à l'être idéal passe par autre chose que l'apparence, l'allure ou la médiation du jugement d'autrui. On n'aime pas celui qu'on dit aimer quand on recherche d'abord les effets produits par lui dans le regard des autres. (...) Lucrèce veut une femme aimée pour elle-même, pas pour ce qu'elle représente.
    Elle-même, c'est-à-dire ? Ni la place qu'elle occupe dans la société, ni la fiction sur laquelle elle se modèle pour correspondre à ce que les hommes attendent d'elle, mais son allure, sa conduite, son caractère - terme essentiel -, le soin de sa personne. Loin des violences brutales de l'amour-passion, l'amour naît dans ce cas d'un temps partagé, d'une construction. Leçon de Lucrèce : l'amour n'est pas donné, il se construit. (...) Dans la douceur d'une complicité élaborée à deux, l'un par l'autre, l'un pour l'autre, Lucrèce propose le couple ataraxique comme une oeuvre d'art philosophique.