ZYKË L'AVENTURE_Couverture_Recto_300x490Thierry Poncet, écrivain, a été l'assistant de l'écrivain Cizia Zykë (Tchiseu Zaïk, comme le lui prononcera à l'albanaise Ismaël Kadaré). Cela impliqua de le suivre en baroudeur à travers le monde (Maroc, Albanie, Thaïlande, Bali, Pays-Bas, Baléares... dans le désordre et sans exhaustivité), avec pour seul équipement une machine à écrire et un esprit de totale collaboration et d'abnégation. On n'est cependant pas dans le dolorisme ou la vénération : le récit (où les noms propres ont été changés pour la plupart) est rapporté par Poncet lui-même, qui se montre en réalité complètement en adéquation avec la soif d'aventure et de découverte de Zykë, allant jusqu'à voyager seul et sans véritable boussole dans les périodes où le boss semble vouloir se poser sans écrire. Le boss en question l'y encourage : ils ont déjà la même conception de la "littérature confiture" : ils voulaient créer une "littérature populaire nouvelle", de bonne facture : "telle que nous la souhaitions, libre et couillue, à la fois aisée d'accès et bien foutue". Et il est certain que leur collaboration n'aurait pu se faire avec un pur rat de bibliothèque : la connaissance des paysages et humains extrêmes, la piqûre du risque, le courage de se mettre en danger doivent être le fond commun des deux collaborateurs.

A ce niveau-là de ma lecture, une pause-réflexive s'imposait. De toute évidence, cette définition correspondait aux pages que je venais de lire et qui touchaient bientôt à leur fin : tout en ayant accès à un monde d'aventures, le plus souvent underground, fait d'un mélange de luxe et de bohème, d'illégalité et de lumière, de voyages tous plus exotiques et dépaysants que les autres, de sexe presqu'exclusivement mercenaire, qui m'était complètement étranger et qui n'était pas a priori le monde de lecture que j'affectionne le plus... eh bien, je n'ai jamais douté une seconde d'avoir affaire à de la bonne littérature. Poncet écrit bien, très bien, sa plume qui va souvent à la ligne ne le fait pas faute de manquer de souffle dans les périodes, l'argot ne se substitue jamais au mot précis plus précieux, et vice-versa. En réalité, conquise par Paranoïa (dont je découvre à peine la genèse), me voilà tentée plus vivement d'aller voir les autres oeuvres des deux écrivains, et je remercie les éditions Taurnada de m'avoir donné l'occasion de cette curiosité.

Ce qui est aussi remarquable, c'est que nous accédons à l'intimité parfois la plus nue de leur collaboration, de leur vie au cours de ces voyages et pourtant, Poncet ne tente jamais de déshabiller la psychologie de Zykë, nous laissant ce soin, ne se permet la surprise que par le biais de l'anecdote, à charge pour nous d'en faire ce que nous voulons, comme par exemple, celle du dialogue avec Sarah.

Citations :

  • M'enchante le labeur de triturer cette matière de mots grumeleuse et pourtant hérissée d'aspérités.
    D'en encastrer libre, libre, libre, librement libre, les sons et les sens.
    De les ajuster, cailloux et tenons, tommettes et mettons.
  • - J'ai veillé sur toi comme me le commandait mon devoir de père. Tu as bientôt six ans. Il est temps que tu t'occupes toi-même de toi. Tu comprends ?
    - Je comprends, papa.
    - Sois forte, ma fille.
    - Oui, papa.
  • Autour de moi, l'air est devenu extraordinairement clair.
    Les lueurs du soleil couchant y déversent des pleins seaux de colorant rose fuchsia.
    A quelques pas, agrippées à leur mur de feuilles vernissées, trois grosses fleurs d'hibiscus irradient leur doux feu écarlate.
    Au-dessus de moi, trois mésanges volettent autour d'une branche en cacophonant, se disputant quelque graine, leur plumage jaune et bleu ébouriffé. (...)
    Zykë m'observe, posé de tout son poids sur son banc de pierre, le bide relâché, la moustache féroce, démon rigolard et jubilant.