Planete Vegane Ophelie_revue presse

Depuis l'âge de sept ou huit ans environ, j'ai éprouvé de la répugnance pour la viande : son origine vivante (grâce à ma grand-mère je savais à quoi ressemblait à l'état vivant et intégral le lapin débité dans mon assiette), le goût piteux du boeuf, affreux du veau, répugnant du mouton, la texture épouvantable de certaines spécialités carnées... Impossible de vivre déjà mon végétarisme, remis aux calendes, différé encore par la grâce de Croc Blanc, de Jack London. Il y développait l'idée que manger de la viande est dans la nature, et moi, je venais d'apprendre à l'école que j'étais omnivore... donc... Sauf que j'appris encore plus tard, que la dentition n'est pas omnivore mais opportuniste et que le long intestin prouve que le corps humain attend essentiellement des végétaux (les intestins brefs permettent une évacuation sanitaire rapide des bactéries de putréfaction portées par la viande). C'était mon nouvel entourage qui n'était pas prêt à me suivre sur le chemin du végétarisme. Il l'est, désormais ; moi, pas encore tout à fait. Je me prépare. Donc, ce livre.

Blogueuse, issues de grandes écoles prestigieuses, Ophélie Véron nous présente en écriture inclusive un tout autre itinéraire : celui d'une petite fille, d'une femme qui, au fil des rencontres, des voyages, découvre une alimentation alternative, végétarienne, essentiellement, et un jour, tranquillement, sans hâte, se retrouve végane et elle le reste. Sur son parcours, elle se pose de nombreuses questions, et on lui en pose, souvent les mêmes. Elle les répertorie et ce petit répertoire m'a fait beaucoup rire ; je retrouve la question du "cri de la carotte" absolument partout. L'incursion de l'introduction sur le végétarisme à travers les âges et les civilisations m'a beaucoup appris. Je croyais que Hitler était végétarien (non), et j'ignorais que Mahomet en avait si rarement mangé qu'il est plus végétarien que beaucoup de végétariens.

C'est raconté d'une façon modeste, sympathique ; l'essayiste ne cherche pas à épouvanter ni à culpabiliser. Elle veut bien comprendre que. Elle veut bien entendre que. Elle est si bien informée qu'elle met en garde les gens qui ont des TCA (pour les intimes : Troubles du Comportement Alimentaire) que ça sera très difficile pour eux et qu'il ne faut pas se lancer des ultimatums. Vous voulez être végétarien seulement ? OK. Lacto- ou ovo-végétarien ? très bien. Végétalien, mais pas végane, trop dur : bon. Elle vous conforte en montrant que les chemins sont différents, qu'il y a des choses plus faciles à modifier pour certains que chez d'autres, que certains qui croient s'être convertis brusquement (et imaginent donc qu'il en sera de même pour les autres) ont en réalité fait un chemin souterrain avant leur épiphanie (ou plutôt leur pentecôte).

Une fois que vous êtes mis à l'aise dans vos chaussures en cuir, elle ne vous fera cependant aucune concession intellectuelle imméritée : si vous ne vous sentez pas d'aller au bout (= devenir végane), soit, mais il n'y a qu'au bout que se trouvent la fin de la cruauté humaine, de la souffrance animale, de la fin de l'idée qu'on puisse user de la chair de quelque être vivant que ce soit, la diminution des gaz à effet de serre issus de l'exploitation animale, et non, manger de la viande ou du poisson bio, ne rend pas ladite exploitation agréable ni éthique. Ophélie Véron a juste la bonté et l'intelligence de ne pas ajouter ironiquement "c'est vous qui voyez", car son essai n'est pas du chantage type Facebook : ou t'es végane ou tu n'es qu'un petit joueur hypocrite. En fait, j'ai découvert que les plus intransigeants véganes de mon entourage ne sont pas parfaits puisqu'un végane ne devrait pas avoir d'animal domestique qui ne soit pas issu d'un sauvetage (de laboratoire, d'abattoir, etc.) car la domestication d'agrément elle-même prive l'animal : il est hors milieu naturel, où il ne pourrait d'ailleurs plus s'intégrer, il est modifié génétiquement, chirurgicalement (castré, stérilisé, mutilé...), cosmétologiquement, médicalement, etc. On ne peut lui infliger cela qu'à la condition qu'il a vécu/vivrait pire ailleurs.

Je lui reproche seulement d'avoir donné des conseils aux véganes qui voudraient que leurs enfants continuent à l'être hors de leur présence, alors même qu'elle cite le très célèbre poème de Khalil Gibran, que je suis heureuse d'avoir lu bien longtemps avant de devenir mère (Vos enfants ne sont pas vos enfants/Ce sont les enfants (...) de la Vie elle-même/ (...) ils ne vous appartiennent pas). Les enfants véganes se garderont eux-mêmes s'ils le souhaitent. S'ils ont envie de manger des bonbons à la gélatine animale à un anniversaire, ils vous maudiront autant que la maîtresse d'école ou de maison obligée de les surveiller pour vous être agréable. Ces pages-là m'ont agacée si profondément que je les ai survolées.

Il ne me reste plus qu'à lire un livre de recettes (j'en ai déjà plusieurs).