_Portraits sans retouche_ de Roland Dorgelès (1952)
Ceci est un recueil de souvenirs personnels ou rapportés par des personnes proches de personnages connus et souvent aimés par l'auteur, illustré de quelques planches. La plupart d'entre eux sont des artistes de Montmartre, mais on y trouve aussi Edmond de Goncourt et Clemenceau.
Dorgelès fait le portrait en mouvement par petites touches anecdotiques à la fois drôles, touchantes, enlevées qui sont agréables à lire. Il n'y a guère que lorsqu'il parle de "vrais" inconnus (inconnus de ma moindre culture : n'ignorais-je pas que Van Gogh avait vécu à Montmartre ?) sans aller jusqu'au portrait que je n'ai pas vraiment été emballée...
Mais le portrait de Courteline est hilarant, touchant celui de Poulbot, j'ai hâte de découvrir Tristan Bernard et Octave Mirbeau, et je vais m'enquérir des dessins de Poulbot, des oeuvres d'Utrillo, d'Utter et de tant d'autres...
On sent une nostalgie amoureuse pour Montmartre à toutes les pages, pour ses habitants menant la vie de bohème, d'amitié et d'art, sans compter les vrais humbles, mais aussi pour les lieux, qui ont, dit-il, tant changé déjà en 1952 que j'étais déjà un peu désappointée que mes souvenirs de 2005 ne me servent à rien.
Extrait :
Ces souvenirs me reviennent pêle-mêle en tapotant sur le coin de ma table l'appel aux morts. Poulbot, Depaquit, Delaw, Laborde, Falké : de qui encore ai-je parlé ? Et combien de temps ces noms évoqueront-ils une présence humaine, une oeuvre, un visage ? De l'autre côté du fossé des deux guerres, les événements de tout un siècle se confondent et, aux yeux des jeunes gens, nous rejoignons les héros de Murger, les bohèmes de Nerval, les chicards de Gavarni. Ce qui, pour nous, est hier, pour eux est le temps jadis. Jamais je ne l'ai plus cruellement ressenti qu'en recevant, certain jour, la visite d'un jeune artiste qui se documentait sur la Butte d'autrefois pour illustrer l'un de mes livres. Sans se douter qu'il me vexait terriblement, car j'ai horreur qu'on ajoute à mon âge, il me demande si j'avais beaucoup fréquenté le Chat Noir - fermé l'année de ma première communion -, si j'avais dansé avec la Goulue, fréquenté les "maisons" avec Toulouse-lautrec, puis, mettant le comble à ses gentillesses :
- De votre temps, questionna-t-il, y avait-il de l'herbe dans les rues ?
Sur le moment, j'en ai perdu le souffle. Assurément, le cher garçon supposait que "de mon temps", les filles portaient la crinoline, les garçons le pantalon à sous-pieds, et que nous dansions le rigodon, le jour de la vendange, sur l'aire du Moulin de la Galette.
- De l'herbe, allais-je me récrier. De l'her...
Mais la protestation m'est restée dans la gorge. Je venais, dans un éclair, de revoir le Montmartre de ma jeunesse, et je me rappelais soudain qu'il y avait non seulement de l'herbe entre les pavés, mais de la menthe le long des talus, du mouron, de l'anis, du fraisier sauvage, du laceron au suc laiteux, du pissenlit pour les lapins. Mieux encore : on fauchait le foin devant le Sacré-Coeur, et nous aurions pu, ces soirs-là danser la bourrée au Lapin Agile, où Alathème jouait de la vielle.
Comment ne pas le regretter, ce village sans pareil ? Tout se transfigurait pour enchanter nos jeunes yeux. La nuit, dans les ruelles du maquis où les Italiens chantaient des barcaroles, nous pouvions nous croire en Sicile, et nous rêvions d'aventures lointaines en regardant scintiller les fanaux des frégates sur la mer brumeuse de Saint-Ouen. C'est pour tous ces souvenirs que je continue d'aimer mon cher quartier. On a nivelé les rues, coupé les arbres, abattu nos bicoques, pourtant j'y retourne quand même, et lorsque je m'assieds sous l'acacia de la rue des Saules, il me semble que rien n'a changé.
"Lettre à Ménécée" d'Epicure (IIIème siècle avant J.-C. environ)
Diogène Laërce dans le livre X de son ouvrage Vies et doctrines des philosophes illustres, publie la lettre à Ménécée (père de disciples d’Épicure) qui contient la quintessence de l'épicurisme.
J'avais beau ne jamais avoir à proprement parler lu intégralement cette lettre, je me suis rendu compte que je la connaissais déjà, par petits bouts, en désordre, soit par extraits cités, en grec, en français, soit par reprise pour le compte d'autres auteurs, comme Sénèque. J'aurais pu en réciter certains bouts par cœur ! C'est une sensation étonnante !
Il faut bien reconnaître que rares sont les petits Français sortant de leur Terminale sans avoir entendu parler de l'épicurisme, même si cette doctrine se veut dépassée à l'ère où l'on glorifie la croissance infinie et donc l'hédonisme (bien mal compris ! les Cyrénaïques ne reconnaîtraient pas les hédonistes dans la surconsommation et le culte de la frustration entretenue) qui la favoriserait. Elle sera peut-être notre salut... bien que, vu ce qui se prépare politiquement en Europe, en attendant des jours meilleurs, peut-être vaudrait-il mieux du stoïcisme en patch ?...
Je laisse parler Épicure lui-même :
- Le sage, pour sa part, ne rejette pas la vie et il ne craint pas non plus de ne pas vivre, car vivre ne l'accable pas et il ne juge pas non plus que ne pas vivre soit un mal. Et de même qu'il ne choisit nullement la nourriture la plus abondante mais la plus agréable, il ne cherche pas non plus à jouir du moment le plus long mais du plus agréable.
- Car les saveurs simples apportent un plaisir égal à un régime d'abondance quand on a supprimé toute la souffrance qui résulte du manque, et du pain et de l'eau procurent le plaisir le plus élevé, lorsqu’on s'en procure alors qu'on en manque. Donc, s’accoutumer aux régimes simples et non abondants assure la plénitude de la santé, rend l'homme actif dans les occupations nécessaires à la conduite de la vie, nous met dans de plus forte dispositions quand nous allons, par moments, vers l'abondance et nous prépare à être sans crainte devant les aléas de la fortune.
- (...) et jamais, ni éveillé ni en songe, tu ne connaîtras de trouble profond mais tu vivras comme un dieu parmi les hommes. Car il n'est semblable en rien à un mortel, l'homme qui vit au milieu de biens immortels.
"Rusty James", de Francis Ford Coppola (1984)
Rusty James (Matt Dillon), adolescent rebelle vit dans l'ombre de son frère, que dis-je, dans l'ombre du souvenir de son frère aîné, Motorcycle Boy (Mickey Rourke), parti en Californie. Avide de reconnaissance, ce cadet qu'un père délaisse pour la bouteille depuis que sa mère les a quittés, sans compter la désertion du frère, décide de réorganiser à Tulsa les bagarres qui faisaient florès du temps de son frère, du temps que l'héroïne n'avait pas décimé les bandes. Il défie le chef d'une bande survivante et, au moment où il allait succomber sous les coups, Motorcycle Boy réapparaît et le sauve aussitôt.
Une vie quotidienne paraît reprendre, entre échecs et jouissances à court terme, mais Motorcycle Boy paraît perdu dans une sorte de rêverie infinie de doux toqué, entre les souvenirs du passé, celui de son périple californien où il a revu leur mère, et la recherche éperdue des couleurs... celles des poissons-combattants d'un magasin animalier...
Un film en noir et blanc, à part les poissons colorés, un régal pour l'oeil, très mystérieux, au parti pris résolument esthétique. Coppola aime ses acteurs, les lieux les plus sordides et la photo est soigneuse dans tous les plans et dans les moindres détails.Matt Dillon et Mickey Rourke ont un jeu très touchant. En revanche, tout est allusif, on peine à lever le voile et on ne l'a pas sur tout : les mots et les situations semblent très codés dans un monde qui est le nôtre et pas vraiment le nôtre. L'étrangeté de la photo, les clins d'oeil à James Dean et aux films des années 60, à West Side Story, donnent quelque chose d'intemporel, voire atemporel à ce film. Pour résumer : pas facile, très beau.
Bande-annonce du film.
Vu en vidéo à la demande.
"Les Oiseaux", d'Alfred Hitchcock (1963)
Melanie Daniels, une jeune jet-setteuse (Tippi Hedren) est moquée dans une oisellerie par Mitch Brenner (Rod Taylor) un avocat qui l'a repérée au Tribunal où elle était accusée de vandalisme. Elle ne l'avait pas reconnu et, croyant l'abuser, feignait d'être la vendeuse chargée de lui commander des inséparables. Piquée au vif, elle croit reprendre les cartes en main en le poursuivant jusqu'à Bodega Bay, la ville où il passe ses fins de semaine, en compagnie de sa mère et de sa toute jeune soeur, avec une cage contenant des inséparables.
Mais, dès son arrivée, les oiseaux changent de comportement et elle est même attaquée dans la barque qu'elle avait empruntée pour se rendre sur la rive où habite la famille de Mitch... Elle n'est que la première des victimes...
Ce film n'a pas pris une ride, et même les effets spéciaux anciens gardent une force particulièrement dans ce thriller, à la limite du film d'horreur dans le suspense distille ce qu'il faut pour irriter les nerfs. Comme dans Psychose, on comprend très vite qu'il ne faut pas voir autre chose que la déconstruction de la névrose d'un des personnages, sur fond d'oedipe mal réglé. Mais cela n'empêche pas, cela accompagne même à ravir, un suivi au premier degré. J'hésite entre mes scènes préférées, tant elles me paraissent fabuleuses. Une mention particulière à la beauté et l'expressivité des actrices.
Extrait : l'attaque de l'anniversaire.
Revu en vidéo à la demande.
_La Mort d'un juste_ de Jacques Chessex (1996)
Le narrateur, Aimé Boucher, est un théologien réputé, auteur clandestin d'un recueil poétique intitulé La Sainte Cène, où il narre ses repas érotiques pris sur le corps de ses maîtresses. Sa volonté n'est pas blasphématoire, il associe ses plus anciennes émotions affectives et sensuelles à sa passion infinie pour Dieu et la religion catholique, ce qui justifie ses intentions, mais ce n'est pas ainsi qu'il est perçu. D'ailleurs, malgré le pseudonyme, il est vite découvert comme l'auteur du recueil, et cela fait d'autant plus scandale que ses maîtresses sont mortes, officiellement suicidées...
Il est poursuivi dans sa retraite dans un institut pour auteurs âgés par Elena de Berg, amie d'Anne Bon, sa dernière maîtresse, qui cherche des preuves compromettantes contre lui, pour démontrer qu'il était responsable des suicides...
Contrairement aux apparences, il ne s'agit pas du tout d'un roman policier, même si le suspense est immense et si nous dévorons avec fièvre les pages, à la recherche du fin mot que le narrateur ne nous livre pas. Nous jouons à cache-cache avec un homme intelligent, naïf, sincère et secret, aimant et dangereux, qui finit par apprendre beaucoup plus sur lui-même au fil des pages qu'il ne l'aurait cru. Il parvient, rêve de chacun d'entre nous, par finir par comprendre comment il est perçu par les autres et cela le sort de la paix innocente dans laquelle il a toujours traversé les vissicitudes des choses. Chessex, que je ne connaissais pas, écrit admirablement bien et parvient à filer sa métaphore du repas amoureux avec talent, alors que j'attendais les pires lourdeurs et que ce genre de sujet me met plutôt mal à l'aise.
Citations :
- Qu'est-ce qu'un corps ? Je ne le possède pas, je ne le catalogue pas. Je ne l'enferme pas. Je suis nu comme l'ermite dans sa thébaïde ou le méditant dans sa cellule, et cet autre corps est survenu devant moi, il a laissé tomber ses vêtements, il s'est dépuillé de ses idées, de ses angoisses, des souvenirs qui lui collaient à la peau. Il s'est couché devant moi et il s'est ouvert, aussi pur et détaché de tout lien au monde que le pain et le vin de l'autel. Maintenant te voilà dans ta nudité, corps élémentaire, seule nourriture. Et c'est en toi que je vais reconnaître le Visage où je trouve ma première part d'éternité.
_La Nuit de l'oracle_, de Paul Auster (2003)
Une fois n'est pas coutume, je vais vous proposer à titre d'argument un extrait du résumé Wikipédia, un peu modifié (je l'ai lu il y a 16 jours, et certains détails commencent à s'estomper) ; vous trouverez en caractères italiques ce qui n'est pas de moi :
Voilà un livre à la fois facile à lire et à aimer, et suffisamment complexe pour être gratifiant pour un lecteur. Auster s'essaie à des récits enchâssés à la fois de manière traditionnelle et par un usage assez original des notes de bas de page pour les analepses, si bien qu'on se retrouve parfois à suivre trois récits à la fois ! Ça n'est pas désagréable du tout. Il y a juste un moment, et j'hésite à décider si c'est voulu ou involontaire (après tout, Auster n'est pas n'importe qui), où on a l'impression que l'histoire de Sid et de Nick se télescopent quand John Trause semble aussi bien connu que Nick que de son auteur...
Ce qui est également étonnant, c'est qu'à mesure où le mystère entourant Grace se dissipe, j'ai été amenée à penser "Je le savais, je le savais..." alors que je n'ai pas, j'en suis sûre, eu le moindre soupçon conscient en lisant au début. C'est la sensation exacte qu'on a dans la vie quand un événement imprévisible survient et qu'il ne nous surprend, finalement, pas.
Citation : Les membres de l'équipe des Bleus n'étaient pas conformes à un type unique, chacun était un individu distinct et indépendant. Mais on n'acceptait personne qui n'ait un bons sens de l'humour - quelle que soit la façon dont cet humour s'exprimait. Il y a des gens qui sont tout le temps en train de raconter des blagues ; d'autres à qui il suffit de hausser un sourcil au bon moment et du coup, tout le monde dans la pièce se roule par terre. Un bon sens de l'humour, donc, un goût pour les ironies de l'existence et une capacité d'apprécier l'absurde. Mais aussi une certaine modestie, de la discrétion, de la gentillesse envers les autres, un cœur généreux. Pas de crâneurs ni de sots arrogants, ni menteurs ni voleurs. Un membre de l'équipe des Bleus devait être curieux de tout, grand lecteur, et conscient du fait qu'on ne peut pas plier l'univers à son gré. Un observateur attentif, un type capable de distinctions morales subtiles, un être pétri de justice.
_La Fameuse invasion de la Sicile par les ours_, de Dino BUZZATI
Les ours en ont assez de leur vie fruste et retirée, au fond des grottes. La vie semble si douce, en plaine, parmi les hommes ! Le roi Léonce, dont le fils Tonin a été enlevé plusieurs années auparavant, caresse de rêve de l'y retrouver. Malgré une tentative de résistance humaine, les ours se retrouvent maîtres du pays et s'adjoignent l'aide du magicien De Ambrosis, aide qui sera forcément limitée, car sa baguette magique ne peut exaucer que deux voeux. Le magicien le sait bien et espère pouvoir garder un des deux pour lui-même...
Malgré les illustrations d'une patte qu'on retrouve dans beaucoup d'illustrés pour enfants, j'ai longtemps hésité avant de comprendre que Buzzati "faisait" vraiment de la littérature enfantine dans cet opus. Tant que j'ai cherché des symboles, des péripéties ou personnages à clef, un apologue ou une satire, je n'ai pas pu m'immerger complètement dans le roman ; dès qu'il m'a paru clair qu'il s'agissait d'un récit de divertissement, même s'il y a, dans la situation finale, la morale d'un conte, j'ai pu goûter avec plaisir les rebondissements de l'histoire.
_Indignez-vous !_ de Stéphane Hessel (2010)
Voilà enfin ce bref ouvrage, un plaidoyer pour l'indignation devant le délitement de la solidarité héritée de l'après-guerre, entre mes mains, grâce à un bookring (chaîne de lecture).
Stéphane Hessel est un ancien Résitant, qui a participé à la construction de la France et du monde après-guerre, en essayant de les doter d'un système social et politique, une charte devant empêcher un système tel que le fascisme de revenir planter ses griffes où que ce soit ; d'où, d'ailleurs, les mots "universelle" plutôt qu'"internationale" dans la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme, pour empêcher qu'un nouvel Hitler se prévale du droit des peuples à se massacrer en rond pour refuser l'ingérence des autres Etats.
Il est indigné devant la patiente mais ferme destruction de tous les droits sociaux dont le Conseil de la Résistance avaient dotés les Français, rappelant que la France d'après-guerre était autrement plus ruinée que celle qui invoque sa dette pour justifier son projet d'un pays où l'on ne puisse recevoir une éducation de qualité, être soigné, aidé si besoin est, par la solidarité nationale.
Il s'indigne également (et j'ai cru comprendre, en surfant de ci, de là, que c'est la raison du parfum de scandale que j'avais humé l'an dernier autour de ce livre) de la politique d'Israël contre Gaza ; son raisonnement n'est pourtant pas nouveau et Elie Wiesel, avant lui, s'était également indigné de la politique oppressive de son Etat et des rumeurs intimidantes d'antisémitisme pour tous ceux qui ne la trouvaient pas tout à fait naturelle.
Ce livre n'apprendra rien de bien nouveau à tous ceux qui, par humanisme, engagement politique, passion de l'Histoire et des institutions, wse sont déjà documentés sur l'absurde course à l'échec du capitalisme qui est en train d'accélérer par le biais du néo-libéralisme et que Marx avait déjà prophétisée. Il est cependant important de l'écrire, car les jeunes générations ignorent tout du lien avec le fascisme de cette dérive productiviste et même du rôle du Conseil de la Résistance dans les acquis sociaux. Le conseil de Stéphane Hessel à la jeunesse est de s'indigner, c'est-à-dire de s'engager (ce que certains critiques n'ont pas compris, tant nous confondons notre célèbre râlerie nationale avec l'indignation).
_Economie rurale_, tome 1 de VARRON (Ier siècle avant J.-C.)
Quand, en 1995, cet ouvrage, publié à Paris en 1994, fut infligé aux Agrégatifs, je n'ai pu me défendre d'un mouvement d'agacement, tant cette sélection me paraissait assez typiquement sorbonnicole et bien peu se préoccuper de l'intérêt de l’œuvre en elle-même. C'était compter sans ma propre inculture. Certes, Varron n'est ni Cicéron, ni Virgile, ni Tite-Live, mais il fut un auteur immense, polygraphe et non pas strictement "ingénieur agronome". Si Varron est typique d'une chose, c'est de la traîtrise des temps qui nous ont fait perdre 51 ouvrages sur 53 qu'il écrivit (De Lingua Latina et celui que j'ai lu présentement Res Rusticae).
Certes, on s'attend à un traité aussi fastidieux qu'inepte et dépassé et c'est une agréable surprise que de voir que Varron a ménagé une mise en scène entre des personnages réels ou inventés, à la manière de dialogues socratiques pour discuter de leurs expériences, citer des exemples, confronter des pratiques. Les amateurs de calendriers et de cartes anciennes, de grands et de petits dieux (une multitude !) dédiés à l'agriculture seront comblés. Il prend l'envie de se lancer dans une sorte d'almanach varronien enjolivé de gravures et de fresques, après avoir lu ce texte.
Tout n'est pas passionnant non plus, j'avoue que certains passages, par exemple sur la viticulture, ont été lus avec un vague sentiment d'ennui. Il n'empêche que (est-ce cette fois mon inculture agricole ?) j'ai été stupéfaite du nombre de variété de céréales de la famille du blé qu'on pouvait cultiver : les Romains tenaient compte de la terre pour faire leur choix. Je parierais qu'il y en a beaucoup moins aujourd'hui. A noter également des légumes ou fruits vedettes à l'époque moins prisés, voire méconnus. Les techniques de conservation, de préservation des plantes et récoltes mériteraient un coup d'oeil de la part de ceux, de plus en plus nombreux, qui s'intéressent à l'agriculture biologique : il y a des alternatives aux pesticides et aux frigos !
_Hélène_, d'Euripide (412 av. J.-C.)
On vous a toujours menti : Pâris n'a jamais enlevé Hélène de Sparte à Ménélas pour l'emmener comme compagne à Troie, déclenchant ainsi une des plus tragiques guerres que jamais légende ait rapportée. En réalité, Héra, furieuse de la réussite du stratagème d'Aphrodite et s'improvisant donneuse de leçons (elle avait essayé elle-même de corrompre Pâris...), enleva la vraie Hélène et la "déposa" en Égypte, au royaume du roi Protée. C'est une sorte d'ombre, de fantôme, de simulacre que Pâris emmena et pour laquelle l'armée grecque tout entière partit au combat, et, pour beaucoup, à la mort. Or Protée meurt, laissant son royaume à son fils Théoclymène, bien moins bienfaisant, puisqu'on comprend qu'il presse Hélène de l'épouser d'une manière si peu digne d'un hôte et d'un gentleman (j'adore employer des mots en parfait anachronisme, passez-moi ce petit plaisir), que celle-ci a élu domicile sur le tombeau de Protée, ce qui la préserve et de l'outrage, et du mariage. Là, elle se lamente de la perte de sa bonne réputation, du fait d'être un objet de malédiction de la part de tous les Grecs.
Or Ménélas arrive en Égypte. Les deux époux se retrouvent face à face et, détrompé, Ménélas ravi d'apprendre que ce n'est pas une femme souillée d'adultère qu'il récupère, mais la même, aussi amoureuse et fidèle qu'autrefois, va imaginer un stratagème pour l'emmener vers leur foyer à Sparte, finir leur vie ensemble...
Voilà encore une tragédie d'Euripide avec laquelle j'ai rendez-vous depuis bien longtemps, mais dont j'ignorais l'argument. Euripide ne manque, dans aucune pièce liée à la guerre de Troie, de maudire Hélène. La voilà curieusement épargnée, mais accablée, en même temps : qui voudra jamais croire à la pureté d'Hélène, qu'une histoire si rocambolesque atteste ? N'est-ce pas une façon de d'ironiser sur la seule excuse pour se réjouir du rabibochage de ce couple royal, à savoir si Hélène n'avait rien à se reprocher ? Nos sensibilités modernes pourront trouver très politiquement incorrecte cette façon de jeter l'opprobre sur cette femme, qui, dans un cas et dans d'autres pièces ou épopées, s'est fait enlever contre son gré par Pâris, et dans cette pièce en particulier, risque viol et mariage par Théoclymène qui ne l'intéresse pas ; la femme violentée est toujours peu ou prou soupçonnée d'être consentante. Une remarque de Ménélas lui ferait mériter ce qu'il craint : "La contrainte est pour toi un prétexte [pour céder]!"
Pour haut que ces considérations anachroniques et vaudevillesques, la thèse que les hommes se battent pour des simulacres, des chimères, et, des yeux de la postérité, sont morts pour des fantômes, est défendue sous la forme d'une très belle allégorie.
J'ai beaucoup aimé dans cette pièce le dialogue amoureux entre le mari et la femme, notamment lors du troisième stasimon.
