Mots et Images

16 mai 2012

En ce moment, je lis...

* attention, ce billet est édité chaque fois que je lis un nouveau livre... ! ;o)

chevalblanc

 

 

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15 mai 2012

_L'Amour dure trois ans_, de Frédéric Beigbeder (1997)

amour-trois-ansLe narrateur, qui se revendique régulièrement du nom de Frédéric Beigbeder, ce petit jeu de passe-passe narratif devient le passage obligé pour avoir le droit d'être un peu léger sans passer pour un gugusse dans le paysage littéraire français contemporain - raconte comment il a pu vérifier lui-même une découverte scientifique : l'amour n'est soutenu par la chimie du corps que pendant trois ans :

"Personne ne vous prévient que l'amour dure trois ans. Le complot amoureux repose sur un secret bien gardé. On vous fait croire que c'est pour la vie alors que, chimiquement, l'amour disparaît au bout de trois années. Je l'ai lu dans un magazine féminin : l'amour est une poussée éphémère de dopamine, de noradrénaline, de prolactine, de lulibérine et d’ocytocine. Une petite molécule, la phényléthylamine (PEA), déclenche des sensations d'allégresse, d'exaltation et d’euphorie. Le coup de foudre, ce sont les neurones du système limbique qui sont saturés en PEA. La tendresse, de sont les endorphines (l'opium du couple). La société vous trompe : elle vous vend le grand amour alors qu'il est scientifiquement démontré que ces hormones cessent d'agir après trois années."

Nous suivons alors dans l'auteur dans son premier mariage avec Anna, bien conforme aux "trois piliers" : Passion - Tendresse - Ennui, puis dans sa passion extraconjugale avec Alice, aboutissant à un divorce, avec l'inconnue : est-ce que cela va durer ou aura-t-il le talent d'échapper à la biologie ?

L'intérêt principal de ce roman réside dans son humour, son auto-dérision et dans les nombreux aphorismes dont il est parsemé et qu'on a envie de noter au fur et à mesure... mais il y en a trop, on renonce.

Citation :

  • L'amour est une catastrophe magnifique : savoir que l'on fonce dans un mur, et accélérer quand même ; courir à sa perte, le sourire aux lèvres ; attendre avec curiosité le moment où cela va foirer. L'amour est la seule déception programmée, le seul malheur prévisible dont on redemande.
  • Mon problème, c'est que tu es la solution. Ce sont les gens les plus cyniques et les plus pessimistes qui tombent le plus violemment amoureux, car c'est bon pour ce qu'ils ont. Mon cynisme avait hâte d'être démenti. Ceux qui critiquent l'amour sont bien sûr ceux qui en ont le plus besoin. au fond de tout Valmont sommeille un indécrottable romantique qui ne demande qu'à sortir sa mandoline.

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13 mai 2012

_Une Année chez les Français_, de Fouad Laroui (2010)

annee-frMehdi, un écolier marocain de dix ans, a obtenu une bourse pour étudier au Lycée français de Casablanca. C'est un monde nouveau qui s'ouvre à lui, car, s'il parle peut-être mieux français qu'arabe, le français qu'il va découvrir, malmené, fait d'images, d'allusions, de citations cryptées ne l'aide pas à comprendre ni à communiquer.

Petit à petit, Mehdi va s'acclimater, grâce à ses bonnes notes, l'amitié de Denis qui a perdu son frère, le plaisir de l'art dramatique et la connaissance des adultes qui l'entourent et dont il perce peu à peu la folie.


Un roman qui prend du souffle et se charge en émotions diverses, sourires, attendrissements, larmes (j'avoue...) devant les tribulations de ce tout petit garçon dans la petite France multiculturelle qu'est ce Lycée français de 1969 avec pour tout viatique les lectures enchantées du passé et du présent, et les récurrentes références aux romans de la comtesse de Ségur, qui détonnent autant qu'elles font sens.

Au début, je tiquais surtout sur ce qui me paraissait être des invraisemblances : comment un enfant aussi "à côté de la plaque" (il semble maîtriser assez mal le vocabulaire) peut-il avoir eu une bourse et se révéler être le meilleur élève du cours de français ? En réalité, complètement paralysé par la hchouma, sorte de pudeur, de honte, il est à 20% de ses capacités une grande partie du livre et c'est quand il commence à s'en affranchir un peu et se déploie qu'on le comprend. Et les adultes semblent tous mahboul ! Une mention spéciale aux "pions" !

Sa solitude, assez mystérieuse par instant, touche très profondément d'autant qu'elle s'accompagne de dénuement, de carences matérielles ; on découvre que cette culture française le sépare peu à peu de sa famille, mais que le processus était enclenché bien avant d'entrer au Lycée : le fait de ne pas embrasser sa soeur en la quittant le frustre un peu, quand il pense aux adieux fraternels chez la comtesse de Ségur. Je ne peux m'empêcher de penser à tous ces enfants qui ont pu se faire grâce à l'école républicaine (ce sont étaient très conscient les maîtres, fort militants déjà) et qui ne le peuvent plus guère aujourd'hui.

Je ne dois pas oublier de dire qu'il y a aussi beaucoup d'humour, et ce n'est pas si fréquent dans ce genre de récits.

Citations :

  • "Voilà. (Geste) Tous ces noms, ce sont des anciens du lycée, des profs ou des élèves, il y en a exactement cent trois, qui sont tombés pendant la guerre, pour défendre leur patrie : la France. (...) Dulce et decorum est pro patria mori. C'est du latin, c'est dans une ode d'Horace. Vous comprenez le latin ? C'est pas grave, vous en ferez cette année. Belle langue, le latin... Mais morte, hélas, morte, dead, kaputt, comme tous ces braves (...) Vous remarquezrez que le premier est "Ahmed, Lucien" (...) on ne pouvait rêver meilleur nom pour mener un cortège funèbre franco-marocain. Un programme à lui tout seul ! La fraternité d'armes incarnée dans un nom (Songeur.)
  • - Je suis le seul étudiant français en face de droit, ici. C'est un suicide social, m'a dit Morel, l'autre jour. Il ne comprend pas que je ne sois pas allé en France poursuivre mes études, après le bac. "Un suicide social"! Tu connais Morel ? C'est un con, doublé d'un vantard, triplé d'un... d'un...
    Il n'arrivait pas à trouver la troisième insulte. Contrarié, il résuma, d'un seul mot :
    - C'est un pied-noir ! (...) Remarque, mon père aussi était pied-noir.

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09 mai 2012

"Maman", d'Alexandra Leclère (2012)

maman-Il y a vingt ans, Sandrine 'Mathilde Seigner) et Alice (Marina Foïs) ont fait une sorte de fugue, fuyant leur mère (Josiane Balasko) qui, toute à son indifférence pour elles et à son intérêt pour son nouveau compagnon, n'a cherché ni à les retrouver, ni à s'expliquer avec elles. Sandrine, durcie et coléreuse, a eu deux garçons mais ne parvient pas à établir de relation amoureuse, tandis qu'Alice, tendre, fragile et artiste, est mariée mais s'est abonnée aux avortements à répétition, de peur d'être une mauvaise mère...

C'est sur ce champ de ruines que "Maman" (Sandrine refuse de l'appeler ainsi) fait son grand retour, parce que son mari l'a plaquée, et trouve tout naturel de venir s'installer à Paris où habitent ses deux filles. Tandis qu'Alice fait tout pour la recevoir et tenter de nouer un lien cordial, Sandrine se tient en retrait. Lors d'un repas "de famille", la rancune de la mère pour Sandrine explose et cette dernière, indignée par l'aplomb éhonté de sa mère, s'enfuit.

La situation étant gangrenée par les non-dits et le déni de leur mère, les deux soeurs décident de kidnapper "Maman" dans un lieu inconnu pour avoir une discussion sans faux-fuyant et pouvoir lui poser des questions...


Il ne faut pas se fier aux vidéos (trailer, autre) qui ont l'air de faire de ce film une comédie. Certes, on sourit souvent (la demande de berceuse d'Alice, carabine à la main et larmes pas bien loin, est un modèle du genre), mais c'est plutôt poignant.

Le duo des soeurs, abîmées, entre rancoeur et demande éperdue d'amour, est bouleversant, tout d'abord. Cette mère égoïste, réclamant à ses filles des égards et de l'attention qu'elle ne leur a jamais prodiguées, d'une mauvaise foi phénoménale et d'une brutalité déplacée, stupéfie. Beaucoup de choses me paraissent très bien vues et justifient que je conseille d'aller voir ce film.

Mais il me semble qu'il y ait des petites choses qui auraient mérité un traitement légèrement différent.

D'abord, je me demande si le synopsis originel ne concernait pas un "papa" plutôt qu'une "maman". Le souci de maquiller une autobiographie ou la banalité du propos (un père dont les gosses ne sont plus la priorité en fondant un nouveau foyer, mais qui s'y réintéresse une fois seul et vieux, c'est cliché si j'en crois ce que je vois autour de moi) peut seul justifier cette maladresse. Une mère aurait davantage menti, sauvé les apparences, "tenu les pieds au chaud" pour masquer la même indifférence ; j'en vois peu qui affichent leur manque d'amour officiellement, ce qui aurait le mérite de ne pas être pervers.

La fin aussi aurait peut-être gagné à moins d'ambiguité. Elle est construite comme un happy end, mais s'il faut vraiment le prendre comme tel, j'émets des réserves.

Rien n'explique, rien dans tout ce que dit "Maman" une fois décongelée, ne justifie que Sandrine baisse la garde. J'ai l'impression, moi, que "Maman" a juste appris pendant le week-end qu'elle gagnerait, comme je l'ai dit plus haut, à mettre de l'eau dans son vin et à maquiller davantage son indifférence. Par exemple, elle parvient à semer la zizanie entre les soeurs et à leur retourner leurs accusions : "Pourquoi vous ne m'aimez pas ?"

Ça, c'est du culot. Elles en restent bouche bée. Mais on ne sait pas si elles sont bouche bée parce qu'elles savent bien que c'est du culot (c'est la mère qui commence à aimer son bébé, pas le bébé qui donne l'exemple) ou si c'est parce qu'elles croient vraiment avoir commis une faute envers leur mère.

Le sourire de Sandrine dans le dernier plan est un sourire d'espoir ; celui de sa mère... Franchement, je ne sais pas. J'y lis du triomphe, genre "Je vous ai eues, filles de tarée". Comme quoi, ce n'est pas très net !

Josiane Balasko, Mathilde Seigner et Marina Foïs sont toutes les trois ma-gis-trales !

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05 mai 2012

_Un Caprice_, d'Alfred de Musset (1837)

porte-ouverte-fermeeMathilde, vingt ans, mariée depuis un an se désespère : depuis des semaines, elle ne voit presque plus son mari, qui sort sans elle et qu'elle soupçonne de faire la cour à une coquette, Mme de Blainville. Elle lui a naïvement tricoté une bourse rouge en témoignage des pensées qu'elle garde pour lui, espérant que cet hommage l'attendrirait. Or, lors de la conversation où elle s'apprêtait à la lui offrir, elle se voit devancée : Mme de Blainville lui en a déjà offert une, bleue, qu'il refuse, alors que Mathilde la lui demande à genoux, de lui donner.

Mme de Léry, belle femme de vingt-cinq ans, vient rendre une petite visite à Mathilde avant d'aller au bal, Chagny en profite pour s'y rendre lui-même : époux moderne, il estime que les couples ne sont pas obligés de sortir toujours ensemble, et que Mathilde pourrait elle-même profiter de l'occasion.

Mathilde, restée seule avec Mme de Léry ne peut pas lui cacher longtemps son chagrin : atterrée et indignée à l'idée qu'une épouse aussi angélique ait pu avoir à supplier - en vain - son mari pour qu'il se détourne d'une femme aussi perdue de Mme de Blainville, Mme de Léry réfléchit au moyen de ramener le volage à sa femme...


C'est encore une comédie en forme de proverbe, cette fois pas exprimé dans le titre, mais à la fin : "Un jeune curé fait les meilleurs sermons", ici, cela signifie que c'est sans doute ce qui peut induire le plus en tentation qui contient le meilleur antidote contre la tentation.

J'ai beaucoup aimé cette pièce, suffisamment dynamique, où Musset ne se perd pas lui-même et ne perd pas ses personnage dans les complexités des doutes et des élans. Les choses sont simples : Mathilde veut son mari, Chagny ne sait pas bien ce qu'il veut, Mme de Léry veut qu'on donne la préférence à l'amour et qu'on ne fasse pas passer des caprices et des leurres avant lui. On croit davantage au couplet féministe dans cette pièce, contrairement à Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, d'autant que Musset ne donne aucun argument à Chagny quand il prétend qu'une femme ne peut se permettre les caprices qu'un homme peut s'offrir (bafouant ainsi ses premiers dires).

Citations :

  • A genoux ! Une telle femme à genoux ! Et ce monsieur-là qui la refuse ! Une femme de vingt ans, belle comme un ange et fidèle comme un lévrier ! Pauvre enfant qui dmeande ne grâce qu'on dagine accepter une bourse faite par elle, en échange d'un cadeau de Mme de Blainville ! Mais quel abîme est donc le coeur de l'homme ! Ah ! ma foi ! nous valons mieux qu'eux. (Mme de Léry, seule)
  • Peut-on permettre aux femmes de vivre sur le même pied que nous ? C'est d'une absurdité qui saute aux yeux. Il y a mille choses très graves pour elles, qui n'ont aucune importance pour un homme. (Chagny)

 

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04 mai 2012

_Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée_, d'Alfred de Musset (1845)

porte-ouverte-fermeeUn Comte et une Marquise dans un salon badinent. La Marquise s'offusque des compliments que lui fait, distraitement au début, le Comte, estimant que la galanterie est un désagrément qu'un homme impose à une jolie femme et qu'elle fait très rapidement penser, tant les clichés y abondent, au contraire de la sincérité, qu'il ne faut pas y prêter attention...

Le Comte se pique, à tous les points de vue, et notamment au jeu...


On se croirait très vite transporté chez Marivaux, s'il n'y avait pas le huis-clos, somme toute assez reposant. Mais rien n'est drôle et le "féminisme" (prétendent quelques commentateurs) de la Marquise, qui est bien plutôt de la manipulation en direction du mariage, agace assez vite quelqu'un qui n'a pas coutume de l'être ! Je plains assez vite le Comte qui n'a pas d'autre tort que de tarder à dégainer sa demande en mariage, faute d'avoir su lire en lui-même assez vite.

Les proverbes de Musset n'ont pas de bien grandes prétentions et il faut les prendre ainsi.

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30 avril 2012

_Agostino_, d'Alberto Moravia (1941)

agostinoAgostino vient passer des vacances avec sa mère. Canotage, baignades, la veuve et son fils de treize ans vivent dans une familiarité innocente et fusionnelle qui ressemble à de la plénitude. L'enfant admire sans réserve la beauté, la juvénilité et la force du corps joyeux de sa mère, quand soudain, les assiduités d'un homme jeune auprès d'elle éveillent tout d'abord sa jalousie puis son chagrin.

Une bande de voyous auquel il se joint par dépit lui ouvre crûment et cruellement les yeux sur les rapports supposés du jeune homme et de sa mère, apparemment notoires et le poussent à se détacher d'elle. L'espèce d'innocence impudique de cette mère magnifique, désirable, devient de plus en plus difficile à vivre pour l'enfant qui voudrait être déjà plus grand pour pouvoir la reléguer enfin à sa place de mère, puisqu'il souffre tant de la voir femme.


Un bref roman qui se lit très vite, peut-être un peu répétitif par instants. La sortie du paradis de l'enfance pour se retrouver brutalement plongé dans un monde crapoteux a quelque chose d'intenable, parfois. Cela faisait longtemps que j'avais rendez-vous avec ce roman et, curieusement, je n'ai pas reconnu les passages que j'ai autrefois traduits, et qui m'avaient paru beaucoup plus sensuels.

Citation :

  • Tout nu, Agostino se mit à se promener sur ce sable moelleux et miroitant, s'amusant à y enfoncer les pieds avec force et à voir l'eau venir tout de suite noyer ses empreintes. Il éprouvait maintenant un désir vague et désespéré de s’éloigner de la rivière, de suivre la côte en laissant derrière lui les gamins, Saro, sa mère, toute son ancienne vie. A force de marcher droit devant lui sur le sable blanc et doux, peut-être arriverait-il dans un pays où toutes ces vilaines choses n'existaient pas ? Dans un pays où il serait accueilli comme le souhaitait son cœur, où il lui serait possible d'oublier tout ce qu'il venait d'apprendre et de le rapprendre après, sans en être blessé ni honteux, d'une façon douce et naturelle qui devait exister, qui était celle qu'obscurément il avait désirée.

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27 avril 2012

_Il ne faut jurer de rien_, d'Alfred de Musset (1836)

jurer-de-rien-penser-a-toutValentin Van Buck, un jeune indolent, désenchanté, faiseur de dettes de jeu et de toilette, se voit exhorter par son oncle à épouser une jeune aristocrate qui pourra le renflouer et sans doute peut-être, lui donner un peu de sens des responsabilités. Il refuse tout net, craignant par dessus tout d'être un jour trompé par sa femme ; cela lui donne l'idée de passer un marché avec son oncle : Valentin va rencontrer Mademoiselle de Mantes, non pas comme son futur promis, mais dans les circonstances romanesques d'un accident de fiacre devant sa demeure.

Là, il lui fera la cour : si elle résiste, elle résistera donc un jour à des galanteries adultères, et il acceptera de l'épouser ; si elle succombe, elle succombera toujours au romanesque dont se pare toujours l'adultère, et donc il refusera de l'épouser.

Ce que Valentin n'avait pas prévu, c'est que la jeune fille l'identifierait au premier coup d’œil... et que, si sa tête tient à ce qu'elle résiste, son cœur est piqué que son charme n'ait pas l'air d'opérer.


Une jolie pièce, remplie des thèmes de prédilection de Musset, de son obsession pour la pureté et la corruption, déjà rencontrés dans Confession d'un enfant du siècle. Elle est faussement simple et le dénouement est d'une très longue étendue : le triomphe de Cécile est total. Il ne peut être lu et apprécié à sa juste valeur que par des personnes qui connaissent les valeurs conjugales en vigueur au XIXème siècle et qui voudront bien y adhérer le temps de la lecture, sans quoi il y a de quoi convoquer les Chiennes de garde de toute urgence !

  • Je ne compte rien faire qui puisse choquer personne. Je compte d'abord faire ma déclaration ; secondement, écrire plusieurs billets ; troisièmement, gagner la fille de chambre ; quatrièmement, rôder dans les petits coins ; cinquièmement, prendre l'empreinte des serrures avec de la cire à cacheter ; sixièmement, faire une échelle de corde, et couper les vitres avec ma bague ; septièmement, me mettre à genoux par terre en récitant la Nouvelle Héloïse, et huitièmement, si je ne réussis pas, m'aller noyer dans la pièce d'eau ; mais je vous jure d'être décent, et de ne pas dire un seul mot, ni rien qui blesse les convenances. (Valentin, II, 1)
  • Ah ! qu'on a bien raison de dire qu'une première faute mène à un précipice ! (Van Buck, III, 1)
  • Vous me traitez de Lovelace ; oui, par le ciel ! ce nom me convient. Comme à lui on me ferme une porte surmontée de fières armoiries ; comme lui, une famille odieuse croit m'abattre par un affront ; comme lui, comme l'épervier, j'erre et je tournoie aux environs ; mais comme lui, je saisirai ma proie, et comme Clarisse, sa sublime bégueule, ma bien-aimée m'appartiendra. (Valentin, III, 1)

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24 avril 2012

_A l'Ouest, rien de nouveau_, d'Erich Maria REMARQUE (1929)

ouest-rien-nouveau004Paul Baümer, un jeune Allemand, a été chapitré, harcelé, fanatisé, exhorté, exalté par son maître d'école, M. Kantorek, en compagnie de toute sa classe, pour aller sur le front de la guerre 14 en tant que volontaire. L'un de ses camarades, Behm, n'avait aucune envie d'y aller (comme l'auteur) et l'avait même exprimé, de plus, il n'avait pas encore l'âge de l'engagement ; il est mort le premier. La jeune compagnie, éberluée, horrifiée, furieuse, entre la solidarité, la rage de survivre, le sentiment d'humanité commune avec les Français, subit chaque jour de guerre, et son lot de morts, de mutilés, d'agonisants, de terreurs, et souffre encore plus des permissions, des répits qui ne rendent le retour au front que plus difficile...


J'ai un très vieux rendez-vous avec ce livre, aperçu relié dans la bibliothèque de ma mère, mais que le hasard va mettre entre mes mains dans une édition originale qui ne m'a rendu la lecture que plus poignante. Les larmes ont souvent coulé en lisant, car l'auteur s'est visiblement inspiré de son vécu et le mot "vécu" ne convient pas à cette antichambre de la mort, où le pathétique seul a cours. Le narrateur a particulièrement pitié des jeunes recrues, des prisonniers russes, des blessés, des mourants, de cette part d'innocence qui ressort dans l'oeil de tous les humains qui vont mourir. Parallèlement, sa mère se meurt, comme celle de l'auteur en ce temps-là.

Comment un jeune coeur, une jeune tête peuvent revenir indemnes, respectueuses des anciens, des responsables, des maîtres, de tout ce qui a autorité, donc responsabilité, d'une expérience pareille ? A cette question, l'auteur répond visiblement que c'est impossible. Les jeunes survivants se vengent cruellement de Kantorek, par exemple, et se posent des questions très profondes sur les causes du conflit, envisagent que leurs ennemis, les Français, sont tout aussi victimes qu'eux d'une raison d'Etat vraiment sujette à caution.

AllQuietWesternFrontJ'ai lu ensuite que les nazis ont violemment protesté contre ce livre pacifiste, que la sortie du film a donné lieu à des émeutes et qu'il a même perdu la nationalité allemande en 1938... J'estime paradoxalement que ce livre constitue peut-être le meilleur avocat pour cette jeunesse perdue qui a cru retrouver un "guide" qui ne s'était pas compromis avec l'ancienne élite qui les avait menés où ils ont souffert loin de toute humanité ; que cela ne les dispense pas, justement, d'agir ensuite avec humanité envers tous ceux qui souffrent, tombe certes sous le sens qui n'a pas été toujours commun...

Je pourrais faire des citations des passages qui ont fait couler mes larmes ou m'ont fait frémir de colère rétrospective devant l'horreur perpétrée par ceux qui détenaient le pouvoir à l'époque (sans compter que devant tout Français tombé, je me demandais si l'un d'eux n'était pas de ma famille proche ou alliée), mais ce serait trop dur pour vous, à froid. Alors je cite un passage de la fin qui résume un peu la question :

  • Je suis jeune, j'ai vingt ans ; mais je ne connais de la vie que le désespoir, l'angoisse, la mort et l'enchaînement de l'existence la plus superficielle et la plus insensée à un abîme de souffrances. Je vois que les peuples sont poussés l'un contre l'autre et se tuent sans rien dire, sans rien savoir, follement, docilement, innocemment. Je vois que les cerveaux les plus intelligents de l'univers inventent des paroles et des armes pour que tout cela se fasse d'une manière encore plus raffinée et dure encore plus longtemps. Et tous les hommes de mon âge, ici et de l'autre côté, dans le monde entier, le voient comme moi ; c'est là la vie de ma génération, comme c'est la mienne. Que feront nos pères si, un jour, nous nous levons et nous nous présentons devant eux pour réclamer des comptes ? Qu'attendent-ils de nous lorsque viendra l'époque où la guerre sera finie ? Pendant des années nous n'avons été occupés qu'à tuer ; ç'a été là notre première profession dans l'existence. Notre science de la vie se réduit à la mort. Qu'arrivera-t-il donc après cela ? Et que deviendrons-nous ?

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14 avril 2012

"Le Facteur de Neruda", d'Antonia Skàrmeta

facteur_nerudaMise en scène de Jean-Claude NIETO

Théâtre du Jeud de Paume, Aix-en-Provence

Avec Balthazar DANINOS, Michel GRISONI, Catherine HEROLD, Magali LERBEY.

En 1973, au Chili, Neruda se repose dans sa villa au bord de la mer. Il est le seul de ce modeste village de pêcheurs à recevoir du courrier, au point que Mario, son facteur, a vu son poste créé uniquement pour le grand poète national. Mario éprouve une grande curiosité pour tout cet écrit, pour cette poésie, et il est amoureux de Beatriz, une jeune serveuse... Pour la conquérir, il utilisera l'art de la métaphore, enseignée par Neruda et une amitié durable va se nouer, tandis que le poète se laissera porter par son destin politique...


Voilà une très belle pièce, faite de tendresse, de beauté simple, où un double décor bientôt fondu montre à quel point le langage poétique unit, avant la désunion et la chute opérées par les vicissitudes politiques.

On sourit, on s'émeut, on rit (le comique est porté par le personnage truculent et peut-être un peu trouble de madame veuve Rosa, la mère de Beatriz). Un très bon moment de théâtre que je recommande !

Le poème suivant ne se trouve pas dans la pièce, mais il explique à mes yeux pourquoi les personnages de la pièce sont si vivants :

Il meurt lentement
celui qui ne voyage pas,
celui qui ne lit pas,
celui qui n’écoute pas de musique,
celui qui ne sait pas trouver
grâce à ses yeux.

Il meurt lentement
celui qui détruit son amour-propre,
celui qui ne se laisse jamais aider.

Il meurt lentement
celui qui devient esclave de l'habitude
refaisant tous les jours les mêmes chemins,
celui qui ne change jamais de repère,
Ne se risque jamais à changer la couleur
de ses vêtements
Ou qui ne parle jamais à un inconnu

Il meurt lentement
celui qui évite la passion
et son tourbillon d'émotions
celles qui redonnent la lumière dans les yeux
et réparent les coeurs blessés

Il meurt lentement
celui qui ne change pas de cap
lorsqu'il est malheureux
au travail ou en amour,
celui qui ne prend pas de risques
pour réaliser ses rêves,
celui qui, pas une seule fois dans sa vie,
n'a fui les conseils sensés.

Vis maintenant !

Risque-toi aujourd'hui !

Agis tout de suite!

Ne te laisse pas mourir lentement !

Ne te prive pas d'être heureux !

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