Mots et Images

Les Challenges de l'année 2016

Cette année, je relève plusieurs challenges :

Le Challenge ABC 2016, comme l'an dernier ; cf. ce billetFINI !

Le Bingo 2016, pour l'instant dans la catégorie "Prometteur" (26 titres) ; cf. ce billet. FINI !

Le Défi des paresseux (contredit par ce qui précède, je pense), comme l'an dernier ; cf. ce billet. FINI !

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30 novembre 2016

Sophisme ?

retzJacques Attali promène en ce moment sur les ondes, tantôt au sujet de François Mitterrand, tantôt au sujet d'Emmanuel Macron, la citation du cardinal de Retz : « Dans la vie publique comme dans la vie privée, on ne sort de l'ambiguïté qu'à son propre détriment. ».

 Jean-François Paul de Gondi, rebaptisé "cardinal de Retz", est un homme politique français d'origine italienne du XVIIème siècle dont je dois lire les Mémoires depuis des temps immémoriaux (1992). On peut facilement supposer que cette phrase a pu lui être inspirée, non pas de sa lecture de Salluste (dont il y a pourtant de beaux exempla à tirer), mais de sa participation active et sans ambiguïté à la Fronde qui lui valut d'être flanqué en prison dès que possible par Mazarin (tiens, Mazarin !), puis d'être tenu à l'écart par Louis XIV, qui n'avaient oublié aucune des humiliations infligées par le Frondeur (tiens, un frondeur !).

Décidément, l'Histoire bégaie.

La recommandation du sage, qui semble être la règle depuis François Mitterrand, est bien mal illustrée par François Hollande, qui n'a pas réussi, grâce à ce côté ni chair ni poisson, à se concilier d'appuis bien longtemps.

Alors, sophisme ?

Simplifions, en cherchant dans la vie privée. Un autre sage, mon petit-cousin (appelons-le) Aldo, en parlant d'un autre membre de la famille dont nous n'avions décelé la fourberie qu'au bout de vingt ans, m'a dit avec le sourire de celui à qui on ne l'a pas faite : "Moi, je me méfie des gens qui ne parlent pas."

Il est vrai qu'on peut projeter ce qu'on veut sur le silence : on peut, et le plus souvent, on veut le croire approbateur. On attribue au mutique des qualités de modestie, de réserve, éventuellement on peut le croire dénué d'avis. Et des actes d'hostilité, d'indifférence, d'égoïsme, de moquerie sont d'autant moins visibles qu'ils ne sont en contradiction avec aucune déclaration altruiste, aucune promesse audiblement formulée, aucune profession de foi philanthropique, aucun compliment...

Voilà donc auprès de qui ce genre de ruses (ambiguïté des paroles, pour le professionnel du mensonge, silence opaque pour le wannabe) ne prend pas : il y a des gens qu'on ne meut, qu'on n'émeut qu'en sortant de l'ambiguïté. C'est en prenant parti clairement qu'on rallie ces personnes, c'est en existant, par son verbe et ses actes, à condition qu'ils ne soient pas contradictoires, qu'on pourra obtenir leur appui et leurs suffrages.

Le cardinal de Retz n'a donc raison que si l'on a affaire à un pays (ou une famille) dénué de pragmatisme, qui signe des feuilles blanches et chèques en blanc à qui le demande avec un visage inexpressif ou un sourire bonasse. Aïe.

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_Les Jardins de l'Observatoire_ de Gilles PERRAULT (1995)

Les_jardins_de_l_observatoireL'auteur nous convie à une tranche de vie qu'il semble avoir déjà narrée dans un opus précédent. En effet, il nous rapporte l'incrédulité d'un de ses lecteurs par rapport à l'anecdote : comment ses parents, en pleine Occupation, ont-ils eu l'imprudence d'installer à la table familiale, sans conjurer les enfants de n'en rien dire, des espions anglais de la SOE et être Résistants ?

Et pourtant, c'est la vérité : il ne serait pas venu à l'idée des enfants d'en parler. Le récit part de l'arrestation de la mère de l'auteur et par les ramifications des parcours différents de leurs hôtes, amène à dire qui l'a livrée lors d'un de ces interrogatoires où il est indécent de juger le "donneur" torturé.

J'ai réussi à surmonter le côté mosaïque d'anecdotes justement parce que j'avais conscience que ce sont ces multiples détails en apparence anodins qui "habillent" l'Histoire et qui authentifient les faits, ce qui, avec le négationnisme inquiétant dont fait preuve notre époque, devient nécessaire. Pour ma part, je scrute avec fièvre tous les détails qui touchent au maquis de Lyons-la-Forêt où se trouvèrent des personnes de ma famille que je n'ai pas connues, et j'aurais lu avec reconnaissance une oeuvre qui me les restitue, alive and kicking.

Mais très vite, l'auteur enchaîne avec un portrait balzacien de ses parents puis évoque, un peu à la manière des Mots de Sartre, qu'il cite, ses souffrances dues à son sentiment d'être laid... J'ai cessé de comprendre où voulait en venir le propos, et la mosaïque s'est à nouveau éclatée quand on est retourné au récit historique, à une série de fiches des personnages de tous les bords auxquels ses parents ont eu affaire, alors que j'avais cru deviner que le fil directeur était en fait le lieu d'habitation de la famille. Je pense que l'auteur a voulu rassembler à l'âge adulte toutes les informations qui lui avaient manqué, avaient peut-être aussi manqué à ses parents, pour maîtriser au moins en esprit des événéments qui ont été tragiques.

Citations :

  • En fin de compte, un bonhomme impossible. "Toutes les vertus et pas une qualité" : (...) la formule convenait à ce juste farouche, bougonnant dans ses moustaches à la gauloise sa perpétuelle réprobation d'un monde qui, faute d'adopter ses principes, ne pouvait pas tourner rond.
  • Mon père savait dépenser, comme en témoignaient l'appartement de l'Observatoire et ses voitures d'avant la guerre : Delahaye, Hotchkiss, Delage. Mais il ne supportait pas le gaspillage et étendait loin sa définition. Sortir d'une pièce sans éteindre la lumière, c'était comme si l'on mettait la famille sur la paille.

26 novembre 2016

_Je suis une légende_ de Richard Matheson (1954)

je-suis-une-legende-aux-editions-folioMouvement inverse et toujours risqué de nos approches, j'ai lu le roman de Richard Matheson après avoir adoré le film qui en a été tiré par Francis Lawrence en 2007.

Dès les premières pages, j'ai compris que Lawrence avait conservé le titre presque par politesse et déférence envers Matheson. Je dirais qu'il en a fait tout autre chose, plus au goût du jour et faisant la part moins belle à l'investigation scientifique. Même le titre a pris un autre sens.

Ça se lit en maudissant les interruptions dues au quotidien.


Robert Neville vit seul, barricadé la nuit dans sa maison dont il a détruit les habitations mitoyennes pour être complètement hors d'atteinte. Voilà dix mois qu'il est veuf, car sa femme, comme tout le reste de la population, a succombé à une mystérieuse maladie... il n'a pas voulu la mettre à l'incinérateur... et elle est revenue taper à la porte pour boire son sang... Voilà ce que deviennent les morts : des vampires. Quant aux vivants, il est difficile à Robert de comprendre de quoi est faite leur mutation.

Son quotidien a été longtemps fait des réparations diurnes des dégâts que les vampires faisaient chaque nuit dans sa forteresse, aller de jour assassiner dans leur sommeil les vampires, de saoûleries de désespoir... Puis il tente de se documenter sur l'origine de la contamination, ses modalités, ses cures éventuelles...

23 novembre 2016

_Les Sangs_ d'Audrée Wilhelmy (2013)

sangs-audree-wilhelmyFéléor Rü est l'héritier d'une famille richissime, qu'il contribuera lui-même à enrichir dans de telles proportions que, quand les bruits commencent à courir qu'il tue ses femmes, et même quand des témoins peuvent l'affirmer, l'impunité lui est acquise. Sa première victime est indirecte, Mercredi Fugère, fille de son précepteur ; elle écrivait un journal qu'il lisait en cachette ; elle affirmait vouloir mourir, et meurt, effectivement, dans un accident. C'est le point de départ d'une manie : ses femmes doivent écrire, consentir et mort sera dispensée par ce Barbe bleue. Ainsi suivons-nous ces femmes si dissemblables à travers leurs écrits, Mercredi, Constance, Abigaëlle, Frida, Phélie, Lottä, Marie... Elles revendiquent une différence ou au contraire la continuation de cette tradition conjugale.


Je n'ai pas compris tout de suite ce qui se passait : commencer par Mercredi, petite mythomane, et avec Féléor encore jeune et pas encore l'Ogre qu'il sera, mais déjà lecteur de Sade, n'était pas bien clair. Au bout de 45 pages, je me décide à lire la quatrième de couverture, et les choses ont pris sens : pastiche romancé du conte de Barbe-Bleue, OK.

C'est un roman parfois érotique, souvent répugnant de sadomasochisme, dérangeant mais fort bien écrit. J'ai apprécié que, malgré la nécessité de structures pour rendre le côté serial-killer (description faite par Féléor + journal de la femme + conclusion de Féléor), l'auteur affranchisse les personnalités, et parfois les événements, du cadre prévu.

Citations :

  • Mon Général,
    C'est depuis que je me suis remariée que je réalise combien vous étiez bon amant et combien vous saviez me faire frémir en quelques gestes à peine. Il semble que Féléor soit encore trop jeune pour prendre une femme convenablement. Quand un de ses gestes m'émeut, c'est tellement inattendu que j'en reste sans voix, ou alors je le félicite à n'en plus finir. Vous me trouveriez ridicule, à le gâter ensuite comme on récompense une otarie qui passe dans un cerceau. (Constance)
  • Je ne comprends toujours pas pourquoi tu m'as mariée. Une grosse veuve ni riche ni belle avec sa progéniture encore sur les bras : personne ne veut plus des femmes comme moi de nos jours, sinon les pauvres qui espèrent à tout prix se sortir de la dèche (...). (Frida-Oum)
  • Je n'aimai aucune de mes femmes comme j'aimai [Lottä], dans un élan du corps entier. Mon désir d'elle me dévorait, je me serais damné pour son sexe chaud, rendu brûlant par la fièvre. Souvent, lorsque je la prenais, elle jouait à se débattre, comme habitée par une histoire dont elle seule suivait la trame.


22 novembre 2016

_Sweet Sixteen_ d'Annelise Heurtier (2013)

Sweet-sixteenRoman pour la jeunesse primé un grand nombre de fois.

Deuxième incursion vers la littérature de jeunesse (comme ça se lit vite !) de la semaine.

J'ai été un peu déçue que l'auteur s'inspire d'événements réels tout en en inventant d'autres. Le risque, quand on touche à des sujets de ce genre, proie de négationnismes divers, c'est de créer de faux souvenirs, un peu comme dans le cabinet d'un mauvais psychothérapeute qui vous amènerait à confondre fantasme et réalité. Le résultat, c'est qu'on met ensuite en doute tout ce que vous direz sur le sujet...La vertu de ce roman, c'est qu'il m'a donné envie de me documenter de plus près sur ce qui s'est réellement passé à Little Rock, Arkansas, pendant cette année 1957. Barack Obama a reçu les anciens Lycéens noirs, pionniers courageux de l'intégration scolaire, pendant son gouvernement... Il fallait le faire !


Donc Little Rock, Arkansas, 1957.
Le Congrès décide que des Lycéens noirs volontaires devront intégrer des Lycées jusque-là réservés aux Blancs. Neuf se présentent, malgré des pétitions et intrigues du Gouverneur pour empêcher leur arrivée, sous prétexte de sécurité pour les Lycéens blancs... En réalité, c'est bien pour la sécurité des adolescents qu'on tremble immédiatement. Ce que le racisme peut avoir de sauvage quand il se croit légitime est proprement hallucinant. La mobilisation pour la haine (certains protestataires sont venus d'Etats voisins !) laisse songeur, comparée à celle de la fraternité. Blocage, poursuites en pleine rue, "accidents"... On finit par envoyer mille soldats, et chaque Lycéen noir a un soldat pour veiller sur lui pendant un an, pendant la journée de classe... Ils ne parviennent malheureusement pas à empêcher certaines brimades, et les rombières de la Ligue tentent d'en soudoyer pour que leur surveillance se relâche parfois, par exemple en haut des escaliers...

Molly Costello (personnage inventé, proche de Melba Patillo, une des Lycéennes qui a écrit un témoignage) se dit très vite que leur courage à tous ne sert à rien : pas d'amitié, pas de solidarité, mise en danger de ceux qui leur montreront un peu d'humanité... En réalité, la simple présence des jeunes gens apprend à certains, comme à la fort superficielle Grace, où ils se situent eux-mêmes, et, pas forcément du côté des plus forts. Le plus en danger de tous est l'étudiant de dernière année, car s'il termine son cursus, il sera diplômé d'une école blanche, et c'est inacceptable pour les Ségrégationnistes.

20 novembre 2016

_Bacha Posh_ de Charlotte Erlih (2013)

Bacha-Posh_1965Une bacha posh, c'est un imposteur malgré elle. En Afghanistan, quand un père a la déveine de n'avoir que des filles, il peut choisir l'une d'elles et la travestir en garçon jusqu'à sa puberté, histoire de vivre le plaisir de transmettre et de dialoguer librement avec sa descendance. C'est ainsi que Farruhkzad, il y a dix, était devenue Farrukh et avait fini par oublier que ce qu'elle avait d'abord vécu comme un renoncement était un privilège à durée limitée.

Entre-temps, Farrukh est devenu barreur dans une équipe d'avirons afghane, un chef doué, parlant couramment français, ce qui lui a permis d'intéresser Maude, une Française qui leur procure une barque digne de ce nom et des méthodes d'entraînement dont Farrukh se fait le relai. Malheureusement, sa puberté arrive en même temps que la certitude qu'ils ont leur chance aux Jeux Olympiques et, redevenu Farrukhzad, voilà que la nouvelle jeune fille doit rester recluse à la maison et qu'Amina, la petite soeur, devient Sifat et prend sa place de garçon...


Un roman aux péripéties parfois peu crédibles, auxquelles on adhère parce qu'elles ne manquent pas d'intérêt et qu'on veut savoir où tout cela mènera. La générosité de Maude est carrément improbable, c'est sans doute ce qu'il y a de plus gênant dans le texte, et la fin paraît trop facile : l'espoir, qui a été amené par la prise de conscience d'un ailleurs où les femmes peuvent réaliser leurs rêves, paraît avoir peu de chances d'être consolidé par le futur qui attend l'héroïne. Mais là encore, j'ai préféré "faire comme si".

Publié chez Actes Sud Junior, le roman se lit vite et aura la vertu d'interpeller les jeunes francophones sur ce qui se passe en Afghanistan ; peut-être de donner envie de lire Romain Gary (dont l'apport n'est pas clair dans ce récit).

19 novembre 2016

Le Rêve au Musée Cantini

Voilà une exposition que j'avais une peur bleue de rater : j'aime le thème et je connais trop mal l'art contemporain, malgré tous mes efforts pour me déniaiser depuis quarante ans que je le fréquente.

cantini-lereve

En réalité, l'exposition était très éclectique, même si les toiles qu'on pourrait qualifier de très anciennes ne pullulaient pas, on va dire que la majorité des oeuvres, picturales ou sculpturales, étaient figuratives ; pas ou peu d'installations.

CsYhy-pXgAA2hyiJ'ai bien aimé les salles du rez-de-chaussée, sur le thème de la nuit, des dormeurs (et notamment des belles endormies !), de la vision nocturne ; j'ai d'ailleurs pris conscience à cette occasion que peu de toiles restituaient bien l'opacité de la nuit, et que l'oeil voit dans la nuit des choses que l'appareil-photo ne peut rendre : créneau intéressant pour la peinture. Une toile de Magritte, peinte en 1926 a attiré mon attention, elle avait des matières en relief (les cheveux avaient été peints/peignés comme au peigne) et un visiteur n'a jamais voulu convenir que ça ne pouvait être une erreur, tant ça n'était pas dans sa manière - et à sa décharge, la toile voisine, de 1964, montre une évolution nette de sa technique.

araignéeLa grande salle étaient impressionnante au point que j'ai cru que j'allais m'assoir immédiatement sur le banc central et passer une heure à tourner sur moi-même en fixant les parois... Très belle araignée (Germaine Richier) aux pattes en crochet... Paysages arborescents, phosphorescents, dont la lumière évoquait celle des fonds sous-marins, des abysses, d'une grande beauté !

Félix-Labisse-Le-Songe-de-Louis-XIII-ou-la-Belle-Martyre-1957-Musée-d-art-moderne-de-la-ville-de-paris-le-rêve-musée-cantiniLa toile de Man Ray (à côté du cinéma diffusant "Un Chien andalou" de Bunuel (à ce sujet, est-ce que les parents pourraient tenir compte de l'avertissement et ne pas laisser leurs enfants devant ?), qu'on voit sur l'affiche, aborde ce qu'on imagine le plus communément dans le rêve, qui sera continué aux étages. Elle est censée figurer la bouche de l'ex du peintre, encore pas remis de sa rupture, mais si l'on regarde de près la toile, on peut arriver à imager un corps féminin à la taille fine posé sur un corps d'homme tronqué qui est à plat ventre... Ainsi le vois-je, en tout cas.

dream machineAu premier étage, domaine du fantasme, entre autres. Visions biscornues, illogiques, effrayantes (un peu commencées au rez-de-chaussée), illusions, illusions d'optiques. J'ai essayé la machine-à-rêves (d'après la Dream Machine de Brion Gysin), mais ça n'a pas marché pour moi. Quel dommage, pourtant, cet éclairage insuffisant ou mal conçu qui a complètement abîmé à mes yeux la toile de Béronneau, en lui infligeant une énorme surbrillance en haut à gauche, alors que son Orphée et les créatures infernales étaient magnifiques !

Le deuxième étage, en dehors d'un incroyable fauteuil sculpté (dans le marbre, semble-t-il), ne m'a pas séduite outre mesure et je n'ai pas cherché à approfondir mes impressions, parce qu'elles n'étaient pas favorables et que je gardais ma mémoire pour ce qui m'avait plus. En fait, j'ai découvert en arrivant que j'avais oublié mon petit carnet rouge... J'ai mémorisé un nom inconnu de moi que j'ai apprécié, dans le même genre que Dali, il s'agit de Félix Labisse : cf. supra "La Belle martyre".

Musée Cantini, rue Grignan, Marseille.

_Elégies du 4 Juin _ de LIU Xiaobo (2012)

liu-xiaboEn préambule, j'exprimerais presque mon regret d'avoir décidé de ne plus reconduire mon Challenge ABC pour - au moins - l'année à venir. Comme beaucoup d'autres BookCrosseurs, je lui reproche de nous pousser, par jusqu'au-boutisme, vers des auteurs qui ne nous tentent pas plus que cela, parce que leur nom commence par une lettre qui nous manque. La vertu symétrique de ce jeu-défi, c'est qu'on découvre des auteurs qu'on aurait snobé par ignorance ou paresse intellectuelle.

C'est ainsi que j'ai récemment blogué une improbable lettre U dont le titre me repoussait à l'avance, que j'ai couru après une lettre Q guère impérissable, mais connue chez les anglo-saxons, et que la lettre N m'a permis à la fois d'évacuer un polar qui encombrait mes étagères depuis longtemps, et aussi de découvrir un auteur allemand connu à juste titre !


Donc me voilà découvrant, atterrée par ma propre ignorance, Liu Xiaobo (je me rabats sur l'X du prénom) auquel a été décerné, alors même qu'il croupissait, et croupit encore, dans sa prison chinoise, le prix Nobel de la Paix en 2010. Impliqué dans le soulèvement pacifique du 4 juin 1989, horrifié par le massacre qui leur succéda, il rendit hommage, en toute circonstance, par une élégie (en réalité, ici, un thrène), chaque quatrième jour de chaque mois de juin depuis, aux martyrs de la liberté...

C'est de la poésie contemporaine, en traduction, ce qui fait qu'on en perd, malgré tout le talent que je concède a priori à Guilhem Fabre, son traducteur, sa musicalité. C'est malheureusement probablement là-dessus qu'est fondée son caractère poétique, car les images ne sont pas ce qu'il y a de plus frappant dans le texte : l'urgence d'écrire, d'exprimer l'horreur qui s'est produite sur cette place, les éclipse parfois, je trouve. En revanche, on arrive même en traduction française à trouver un rythme.

Dans les premiers poèmes, notamment à l'incantatoire "A tes dix-sept ans", on sent la culpabilité de l'homme de trente-six ans qui a survécu et la nécessité de rendre hommage à ceux qui sont morts anonymes, portés par l'espoir, le goût de la liberté et la fraternité, et également d'évoquer ceux qui restent, et les mères... Suivent des poèmes plus politiques ou sociaux où l'idée même de Dieu est interrogée. Petit à petit, quinze ans, seize ans après, le souvenir  se dissipe, se déforme, est instrumentalisé et Liu Xiaobo, dont la révolte est demeurée intacte, persiste et dénonce, plantant opiniâtrement ses stèles aux défunts et ses vers...

Citations :

  • Ils ont dépassé tout âge
    Ils ont dépassé la mort
    Tes dix-sept ans
    Déjà éternels                ("A tes dix-sept ans", 1er juin 1991)
  • Qui donc est ce jeune homme pris hasard en photo
    Debout devant les tanks
    Il lève le bras
    Bouleversant le monde entier
    Mais personne si ce n'est la gueule du canon
    N'a pu voir son visage     ("Mémoire", 3 juin 1995)
  • Qu'est-ce que c'est ? Je ne sais pas
    Je pense qu'il est plus courageux que moi
    Comme le rocher têtu où je suis née
    Et pourtant il est plus fragile plus tourmenté que moi
    Pareil aux pousses d'herbes auxquelles je sers d'abri
    Je veux le sauver            ("Mémoire d'une planche", 30 mai 2001)

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14 novembre 2016

_Pourquoi les femmes n'aiment pas les petits garçons_, de Louis-Stéphane ULYSSE (2003)

pq-femmes-pas-petits-garçonsUn jour, les hommes découvrent que les femmes ont disparu.
Leurs affaires sont toujours là, mais leurs corps, vivants ou morts, ont disparu.
On dit qu'un père cache sa petite-fille, est-ce vrai ? - mais l'histoire ne souffre aucune exception. Les hommes vont devoir s'organiser avec cette absence, qui est partie pour durer...


On a affaire à un roman à l'écriture résolument contemporaine : chaque paragraphe renvoie à une situation différente, souvent sur le mode de ce qui serait une narration amoebée. Alternent un souvenir du passé, une situation où se trouvait une femme, le plus souvent une partenaire potentielle, réelle ou passée, et une autre situation où un homme, des hommes, essaient de vivre sans. C'est finalement le rythme naturel du sevrage : un souvenir, bon ou mauvais, un grand moment ou une mésaventure, réminiscence d'un rapport sexuel ou une réflexion du temps passé qui revient en tête, et le retour à la réalité avec, petit à petit, une évolution : grosses crises d'incompréhension, palliatifs divers, entrée dans l'indifférence...

Je ne comprends pas bien le titre, car d'une part le roman n'y répond pas, ensuite la thèse (d'ailleurs très discrète dans les récits) me paraît douteuse. L'auteur semble dire que les femmes quittent les hommes immatures. Cela vaudrait si toutes les femmes étaient symétriquement d'une maturité suprême. D'ailleurs, la régression au stade infantile des hommes a lieu vers la fin du texte, pas avant le départ des femmes. De même que la fiction est bâtie sur l'adage "Un seul être vous manque et tout est dépeuplé", je suppose de même que le cas qui occupe l'auteur se généralise à tous les cas.

Ça se lit vite et on ne se lasse pas trop vite, car les situations se déclinent sans se répéter sensiblement, et puis, pourquoi le taire, les situations souvent très impudiques, moralement ou érotiquement, attirent une curiosité qui confine au voyeurisme... sans compter les échos qu'on ne manquera pas de trouver en soi. Quelques touches d'humour et des clins d'oeil (à Patrick Juvet, si !) font sourire.

Citations :

  • Jamais elle n'aurait fait le premier pas. Lui, il n'y arrivait pas, et ça durait comme ça depuis des mois. Il tournait en rond, se reprenait, hésitait. Il avait fait le plus dur (...) Et elle, elle le regardait sagement de l'autre côté des flammes.
  • Tout d'un coup, il monte sur la table et commence à hurler. Le serveur le regarde, blanc comme un linge. Il est seul, debout à tous les défier, mousquetaire même pas masqué face aux renégats du roi : "Assez, bande de zombies ! Ras la cafetière de votre techno d'androgynes lobotomisés ! Du rock, bon Dieu ! Du bon vieux rock ! Du cuir, de la graisse et de la peau ! Des motos avec de vraies chiennes à l'arrière ! Des miches et des nibards ! Ça suffit les garçons coiffeurs déshumanisés !"
  • [I]l s'imagine dans la bouche d'une femme, lui debout, elle à genoux, affamée, inondée, la courbure de ses hanches comme un soleil.
  • Il la voyait tourner en rond, chercher des preuves, demander, attendre, espérer avant de se murer dans un silence de plusieurs heures.
  • [Un homme a envoyé son numéro de téléphone à une femme nouvellement connue, sous forme d'envoi de roses quotidien. La femme l'appelle et la conversation tourne au vinaigre.] Le lendemain, (...) il trouva douze roses un peu abîmées (...). Il se décida à l'appeler afin d'en avoir le coeur net.
    - Allô, c'est quoi ces conneries ?
    - C'est le douze.
    - Quoi, le "Douze" ?
    - Police-secours.
    - Connasse !
    Il raccrocha.