eratosthèneThierry Crouzet a écrit Eratosthène sur la proposition d'un ami qui lui aurait conseillé d'écrire un roman historique. C'est, en effet, à la découverte d'Eratosthène de Cyrène, géographe, mathématicien, poète, linguiste, brièvement disciple de Zénon (en tout cas, apprenti stoïcien) et attiré tout aussi brièvement par l'épicurisme, que nous sommes conviés. Toutefois, les chapitres nous annoncent son histoire, cette Histoire, celle d'un pays, à travers une grande variété de points de vue : Bérénice, Princesse de la Cyrénaïque promise au trône d'Egypte, Sosibe, soldat, athlète, stoïcien, Lysadre, Lysimaque, Archimède (celui que vous connaissez, lui-même)...

Le monde hellénistique du IIIème siècle est radiographié et analysé à travers la biographie et le point de vue d'un homme qui, pourtant, est loin d'avoir été plébiscité par ses pairs, en dehors, semble-t-il, de ses rares élèves, et d'Archimède. Ce dernier semble former avec Eratosthène le pendant d'une évocation de Léonard de Vinci ; l'auteur semble dire que les deux savants ont offert à une époque statique, frileuse et décadente la possibilité d'évoluer, de croître, de découvrir, qu'elle n'a pas saisi.

Ce que j'aime dans ce genre de récit antique, quand l'auteur a réellement travaillé, c'est l'effort pour casser le marbre où sont enchâssés ces noms célèbres et leur donner un semblant de vie, même s'il est parfois ostensible : "Des griffures marquent [les] jambes nues [d'Eratosthène]. Il enlève son feutre conique pour aérer sa tignasse bouclée. Il rit, ivre de vitalité."
Du point de vue de l'évocation de la vie quotidienne (vêtements, nourriture, occupation, médecine...), les romans historiques antiques les mieux pourvus sont le plus souvent ceux qui évoquent Rome ou la romanité : les détails de la "vie charnelle" y sont bouleversants de naturel. C'est bien évidemment à l'éruption du Vésuve sur Pompéi, qu'elle figea à tout jamais dans son geste, que nous le devons. Ni la Grèce, ni le monde hellénistique n'ont eu leur Pompéi. Le mérite de Thierry Crouzet est donc très grand et, dans la mesure de mes modestes connaissances, je n'ai pas recensé d'anachronismes flagrants, au pire, j'ai quelques doutes (le gingembre au IIIème siècle en l'Egypte avant J.-C., déjà ?!* un "pogrom" à Alexandrie avant l'évêque Cyrille, tristement célèbre pour les avoir initiés !?... Admettons...) ; mais j'ai grandement apprécié de voir comme ravaudées ensemble toutes mes connaissances universitaires ou culturelles sur le monde des Ptolémées, des Philosophes grecs antiques, sur les différents souverains du Moyen-Orient... C'est juste dommage, ce besoin banal, cette convention artistique, de calquer le portrait d'un souverain décadent (Galle) à Néron, Caligula... Ça, ça détache un peu du récit, en insinuant un doute*, alors que le pacte biographique est aussi exigeant qu'un pacte autobiographique, peut-être plus.

La façon dont Eratosthène se construit, par attraction et apostasie, est très bien faite, et entraîne l'adhésion, je pense notamment à la façon dont je l'ai suivi, en toute conviction, chez les Stoïciens, puis les Épicuriens, avant d'opiner du bonnet en lisant ses griefs, motivés par des ambiguïtés discrète autant que par des arguments intellectuels, contre tous les philosophes en général. On ne peut faire autrement tant ce cheminement rapporté donne une impression de clarté, donc d'évidence.
Crouzet le dit et le fait dire à son héros : il est un généraliste. Le πρῶτος εὑρετής de chaque système n'a le mérite que d'avoir trouvé sa propre voie, qui peut au mieux convenir à autrui, mais jamais aussi bien qu'à lui-même.

"La doctrine de Zénon ne convient qu'à Zénon, celle d'Épicure qu'à Épicure. Les autres hommes ne pouvant s'y appliquer de tout leur être. Ils oscillent entre le dogme et leurs propres aspirations. Accepter les idées d'un philosophe ne pose pas en soi de difficulté, il est en revanche plus exigeant de se conformer à ce qu'elles impliquent. C'est même impossible sans la faveur des contingences : si Épicure n'avait pas souffert de troubles intestinaux, il aurait inventé un épicurisme moins austère. Les disciples ne doivent pas être blâmés. Ils se coulent au mieux dans des doctrines taillées pour d'autres qu'euxe."

Autre plaisir de "pas tout à fait béotienne" : voir des auteurs connus, déjà traduits, donc imaginés à travers leurs textes, avec des caractéristiques de personnages, inattendues, et inconnues, probablement de pures créations littéraires... Celle d'Apollonios, prédécesseur d'Eratosthène à la direction de la Bibliothèque, une sorte de paranoïaque bougon est un grand moment comique.

carte erato

Archimède trouve ce que j'appellerais le mot de la fin pour définir la spécialité véritable d'Eratosthène (surnommé "Bêta" parce qu'il n'est premier en rien) : "Tu n'es pas un géographe mais un cartographe. Tu as cartographié les nombres premiers, les civilisations, le globe, l'Histoire et tu m'écris qu'en ce moment tu étudies les constellations. (...) La carte est la clé."
La carte permet de tisser des liens, de faire des parcours uniques. L'auteur reprend la parole et le cours de l'Histoire et fait d'Eratosthène l'inspirateur éclectique des grands explorateurs et d'internet.

C'est un roman passionnant, cartographiques et généraliste lui-même, sur une époque, et qu'on aimerait mettre entre toutes les mains.

* cf. les intéressantes réponses de Thierry Crouzet à ces bémols dans les commentaires.

Citations :

  • "Les serments des amoureux n'arrivent pas à l'oreille des dieux." (Callimaque)
  • Doué, [Lysimaque] aurait été poète. Volontaire, il aurait étudié les mathématiques. Fort, il aurait sculpté le granit. Ne possédant aucune de ces qualités, il se satisfait de porter un regard critique à tout ce qui l'entoure, une habitude gagnée dès son plus jeune âge.
  • La bibliothèque provoque cette réflexion. Parce qu'elle met en contact des textes étrangers, il devient possible de penser la relativité des savoirs. Elle pourrait être un centre de bonheur, le foyer d'une lumière nouvelle et dévastatrice.Les savants en oublient qu'ils forment une communauté et perdent le sens de la mesure. Ils s'autorisent à railler une oeuvre dont ils n'ont lu qu'une phrase. Ils accusent leurs collègues de stupidité sans prendre garde de ne pas être plus stupides qu'eux. Ces orgueilleux n'ajoutent plus aucune beauté à leur vie.
  • Ératosthène lui a dit qu'elle était trop intelligente et que les gens intelligents n'étaient pas aptes au pouvoir. "Il faut être stupide pour se croire supérieur aux autres et les gouverner. Un être sain d'esprit ne peut longtemps entretenir cette prétention." Le monde est donc voué aux médiocres.