charles-roux_irreguliereIl s'agit d'une biographie historiquement très détaillée, très intéressante et qui campe de manière saisissante plus de soixante années de vies et d'événements. La période des années folles et de la 1ère guerre mondiale, qui m'intéresse particulièrement, m'a comblée.

Il ne me reste que l'ennui de continuer à ressentir plus qu'une grande réticence à l'égard de Gabrielle Chanel, cette fois bien plus fondée par des certitudes biographiques que par des impressions glanées d'après le quasi-mythe. Car la façon dont cette femme talentueuse s'est montrée cinglante, injuste, manipulatrice, bienfaitrice ou mauvais ange à rebours des mérites des membres de sa famille (qui avait surtout le tort, en existant à des centaines de kilomètres, de lui faire du tort auprès du mâle noble dont elle souhaitait itérativement se faire épouser, pauvre chérie qui n'a pas hésité les sacrifier dans ce but médiocre - pour rien) m'a laissée pantoise ; sa façon paternaliste (maternaliste ?) de diriger sa maison n'éveille pas la moindre sympathie ; quant à sa malchance en amour, car tout n'a effectivement pas été rose, relativisons : ils furent nombreux, riches et/ou talentueux, divertissants et/ou utiles, pleins d'entregent et d'intérêt pour elle. Tant de femmes aimeraient avoir une telle malchance...

J'ai trouvé passionnant le lien que fait la biographe entre les notes synthétiques du parfum numéro cinq de Chanel et l'art abstrait, de même que de son paquetage (packaging?) et de la sobriété de ses lignes.

Elle fut entourée d'artistes, de gens extraordinaires, et c'est finalement surtout eux qui fournissent la matière de cette biographie.

D'autre part, et c'est un reproche que j'aurais envie de faire à Edmonde Charles-Roux et non plus à son objet, l'intérêt d'une biographie est d'apporter une réponse à des questions, de chercher à éclaircir certains mystères, d'éclairer des comportements qui parurent en leur temps aberrants à la lumière d'une recherche ultérieure, de courriers récupérés à la faveur des décès, du temps qui adoucit l'amertume des secrets... Là, rien de tel. La façon discriminatoire dont les frères Chanel furent traités par leur soeur est narrée d'une manière qui souligne effectivement son caractère aberrant, mais aucune explication n'est avancée, et j'en passe de toutes pareilles. La biographe semble échapper à l'embarras dans laquelle la plonge la demoiselle Chanel en racontant (très longuement) la vie, en comparaison, limpide de ses hommes, estimant sans doute que ça raconte aussi bien Coco. Cette dernière a toujours menti de manière éhontée à son propre propos, brouillant les pistes bien avant sa mort et il semble rester beaucoup de cette oeuvre de désinformation ; dès le début de l'ouvrage, Charles-Roux précise d'ailleurs que Chanel avait menti à sa propre biographe, Louise de Vilmorin "qui, ne parvenant pas à lui arracher un mot de vérité, se désespérait".

Citations :

  • Alors un nouveau type de relations s'instaura entre elle et Bend'or. Bien sûr, ça n'allait pas sans quelques difficultés. Gabrielle, en particulier, se serait passée volontiers des visites que le duc de Westminster tenait à lui faire chaque fois qu'il passait par Paris. Sur cette partie perdue elle aurait préféré couper court.
  • Ce ne pouvait être [le lot] de Gabrielle qui, lassée par cette répétition sans espoir, renonçait une fois pour toutes.
  • Quand Gabrielle disait : "Ce n'est pas un temps à robes", Reverdy partageait son avis. Sans doute leurs raisons n'étaient-elles en rien les mêmes, mais qu'importe... A mesure qu'elle sentit, autour d'elle, croître l'hostilité, elle eut au moins ça pour la réconforter : dans sa retraite de Solesmes, Reverdy pensait comme elle. Lui aussi disait que la seule chose à faire, en pareilles ciconstances, était de se terrer.
    Du reste, un an plus tard, lorsque les Allemands envahirent la France et que, pasant par Solesmes, il y en eut qui s'introduisirent dans le petit jardin de Reverdy, son jardin de curé, et que des militaires volèrent des légumes, puis s'introduisirent dans sa maison, que fit-il ? Il décida qu'il ne lui était plus possible désormais de l'habiter. Ce qu'il fallait ? Ne plus voir les Allemands, ne plus les voir jamais et pour cela ne plus voir ce qu'ils avaient vu. (...) Il vendit tout précipitamment et aménagea une grange dont il fit murer les fenêtres sur rue.