pensées-pour-moi-mêmeVers la fin de sa vie, au cours d'une campagne militaire, Marc-Aurèle écrit ses Pensées pour moi-même. Quant on lit cet ouvrage, on n'imagine pas que ces conseils puissent cibler l'humanité entière. L'ouvrage est pourtant susceptible d'être tout à fait édifiant pour tous, mais les situations décrites désignent précisément l'homme qu'il est : devant faire passer la collectivité avant son intérêt et ses envies propres, homme de pouvoir responsable, homme assailli de fâcheux, de menaces, du plus bas peuple au plus haut. Son approche est empreinte de sagesse stoïcienne, de bonté, de paternalisme, d'un soupçon de condescendance corrigé par la conscience de ne pas être d'une autre nature que ses sujets.

Comme vous le verrez plus bas, j'ai relevé beaucoup de citations en lisant ; cela signifie à la fois qu'il faudrait relire ce livre et que je me suis sentie, malgré tout ce que j'ai écrit plus haut, concernée et interpellée.

Et c'est ce dernier point qui me fait penser que, contrairement à l'apparente absurdité de se rédiger une praxis stoïcienne quand on a cinquante-neuf ans et un fils (Commode le bien nommé) piaffant d'impatience à l'idée de vous succéder, c'est bien plus un héritage moral et politique à l'usage de ce dernier qui est fait, sans grande illusion, puisque le titre est "pour moi-même", qu'un ouvrage pour guider les vingt prochaines années de règne et de vie.

Une impression personnelle : il manque à ses pensées, pour faire un usage contemporain (à moi-même qui vieillis en me stoïcisant, phénomène ô combien banal), certains acquis freudiens. Marc-Aurèle méconnaît certains mécanismes du narcissisme, il en nie la possibilité, et, s'il ne cesse de prôner l'indulgence, la tolérance à l'égard de la sottise, de l'ignorance, de l'intempérance de ses contemporains, ce n'est pas en vertu d'une démarche empathique, mais par pure philanthropie.

Citations :

  • Mais souviens-toi aussi que chacun ne vit que le moment présent et que ce moment ne dure qu'un instant ; le reste, il a été vécu ou est dans l'incertain. Petit est donc le temps que chacun vit ; petit, le coin de terre où il vit ; et petite aussi, même la plus durable, est la gloire posthume ; elle ne rient qu'à la succession de ces petits hommes qui mourront très vite, sans se connaître eux-même, bien loin de connaître celui qui mourut longtemps avant eux.
  • Que de loisirs il gagne, celui qui ne regarde pas à ce qu'a dit le voisin, à ce qu'il a fait, à ce qu'il a pensé ; mais à ce qu'il fait lui-même, afin que son acte soit juste, saint et absolument bon. Ne jette point les yeux sur les âmes noires (...) (IV,18).
  • Envers les animaux sans raison, et, en général, envers les choses et les objets qui tombent sous les sens, uses-en comme un être doué de raison vis-à-vis d'être qui en sont dépourvus, magnanimement et libéralement. (VI, 23)
  • Alexandre de Macédoine et son muletier une fois morts, en sont réduits au même point. Ou bien ils ont été repris dans les raisons génératrices du monde, ou bien ils ont été pareillement dispersés dans les atomes. (VI, 24)
  • Le propre de l'homme est d'aimer même ceux qui l'offensent. Le moyen d'y parvenir est de te représenter qu'ils sont tes parents ; qu'ils pèchent par ignorance et involontairement ; que, sous peu, les uns et les autres vous serez morts ; et, avant tout, qu'on ne t'a causé aucun dommage, car on n'a pas rendu ton principe directeur pire qu'il n'était avant. (VII, 22)
  • Epicure cité par Marc-Aurèle : "La douleur n'est ni intolérable ni éternelle, si tu te souviens de ses limites et si tu n'y ajoutes rien par l'opinion que tu t'en fais."