rousseau_jugeEn 1761, son éditeur tend à Rousseau un "piège" en convenant avec lui d'une innocente mise en scène (Rousseau devait feindre de ne pas vouloir publier La Nouvelle Héloïse, par fausse modestie), mise en scène qu'il révèlerait ensuite et qui permettrait de dire que la devise de Rousseau "Consacrer sa vie à la vérité", n'était qu'une pose, à la suite d'autres.
Rousseau voit le complot devenir universel. Ses anciens amis, comme ses ennemis, sont contre lui, le public, influencé par les calomnies fuit ses livres ou y lit des choses qu'il n'a jamais voulu y écrire, jusqu'aux commerçants de sa rue, qui sont dans la confidence...
Rousseau, dans trois Dialogues littéraires permettant un dédoublement, discute avec Le Français, hostile mais de bonne foi, du cas effroyable de Jean-Jacques (J.J. : ainsi le désignent ses ennemis). Tout en paraissant donner raison à la vox populi, manipulée par "Ces Messieurs" (la cabale des philosophes des Lumières européens, menée par Voltaire, contre lui), il va entreprendre de souligner les contradictions dans les accusations portées contre Jean-Jacques et de convaincre Le Français qu'il faudra réexaminer ce cas d'universelle horreur.


Livre I

  • On l'accuse d'être incompétent en musique. On lui dénie le talent d'avoir écrit des textes théoriques et composé un opéra à succès (Le Devin du Village). Or D'Alembert n'a-t-il pas lui-même plagié ces textes d'"incompétent" ? Or l'opéra mettait très exactement en application les théories desdits textes...
  • Sa moralité serait douteuse ; ce serait un débauché, un assassin. Où sont les preuves ? demande Rousseau. On les a. Pourquoi ne les connaît-on pas ? Pourquoi n'en profite-t-on pas pour le traîner dans un tribunal et l'y confondre ? Par bonté, bénignité. Premières contradictions relevées par Rousseau : en quoi est-il bon de laisser courir un criminel si l'on a des preuves suffisantes de son crime ?
  • Il existe une ligue formée dans l'entourage de Rousseau, ses commerçants, les passants, les peintres de ses portraits : on diffuse les nouvelles de son ignominie afin d'empêcher autrui de s'y laisser prendre, mais sans laisser à J.J. une chance de savoir de quoi il est accusé, ni, donc, de se défendre. Pour Rousseau, voilà un dispositif qui ne fleure pas l'honnêteté, ni la bonté, encore moins la justice.

Livre II
Par honnêteté intellectuelle, le Français, qui est allé lire J.J., et Rousseau, qui est allé faire sa connaissance (!), reviennent faire le point, comparer ce qu'ils ont vu et lu, avec ce qu'on leur avait raconté.
Rousseau se livre alors à un naïf panégyrique de J.J., dont l'éloge éclatant choquerait moins si elle ne s'appliquait pas à leur auteur ! Je suis beaucoup plus gênée soudain, d'une justification de lui-même qui me semble spécieuse, sur la musique ; pourtant, j'avais été convaincue par le livre I.
Il a été accusé de ne pas savoir la musique, ce qui me semble stupide. Il y a tant de domaines où un incompétent peut faire longtemps, voire toujours, illusion, que ce serait absurde que J.J. ait choisi l'un de ceux où c'est impossible. Or il raconte que, pour le tester, on lui a demandé de lire de la musique, ce qui lui a été impossible, alors qu'il se révèle tout à fait capable de l'écrire. Pourquoi réussit-il cette deuxième épreuve (a priori plus difficile) et ne peut-il faire la première ? Il prétend que c'est parce que, pour la première, on le lui a demandé avec une visible malveillance, alors que, quand Rousseau (sic) lui a demandé la deuxième, J.J. a bien vu qu'il était animé de bonnes intentions !... Une telle hypersensibilité peut être signe d'une sincère maladie mentale ou d'un bien piètre prétexte pour éviter le feu (en tant que copiste de musique, il peut savoir par cœur des mesures sans savoir les lire...) ; j'aurais mieux admis qu'il n'accepte de se soumettre à aucune épreuve, estimant n'avoir rien à prouver... Il perd un point avec moi sur la sélection des épreuves.

Livre III
C'est le tour du Français de donner son avis, sur les textes de Rousseau. Après une réaction outrée, où il exprime son indignation devant des textes de J.J. extrêmement virulents contre des "institutions", il dira qu'un homme mauvais n'aurait pas pu écrire de tels textes et que, quand on connaît sa progression et ses thèses philosophiques, on comprend que certains écrits lui ont été attribués à tort et que d'autres ont été caricaturés. Rousseau réhabilité des thèses que j'avais moi-même mal comprises sur les sciences et les arts, le pouvoir, les lois...
La conclusion est surprenante : inutile d'espérer sauver J.J., se disent Rousseau et Le Français, de la calomnie, ni de son vivant, ni même (surtout) pour sa postérité.
Suit une analyse extrêmement incisive, et peut-être pas si fausse, du mécanisme par lequel la libre-pensée a fini par remplacer la religion ; il pose la thèse qu'on a combattu un système de contrôle de la pensée pour mieux le remplacer par un autre, aussi intolérant, puisqu'on peut persécuter en son nom et en cabale, un dissident croyant.


Évidemment que Jean-Jacques Rousseau est paranoïaque ! Il a maltraité des bienfaiteurs, a travaillé à la perte de ses amis bien intentionnés et à leur passage dans "l'autre camp", a défendu sa femme stupide, roublarde et menteuse contre tous. On le sait, on le dit, même les spécialistes.

Juste deux nuances :

  • Ce n'est pas parce qu'[il] est paranoïaque, qu'on n'est pas réellement ligué contre lui ! Le Sentiment des citoyens, écrit anonymement par Voltaire, est un tissu d'ordures ; les attaques de Grimm et d'Alembert sont d'un très petit niveau, et parfois de la malhonnêteté pure, et j'en passe...
  • Les symptômes cliniques de la paranoïa sont au complet chez lui, comme le répètent à l'envi tous les articles que j'ai compulsés, par curiosité, sur internet. Il manque à ces vierges effarouchées (il faut voir le ton sur lequel le malheureux est pointé ! la maladie mentale fait vraiment peur et isole, même de ceux qui sont les mieux placés pour être tolérants) une information qui peut (qui doit) nuancer le propos : le portrait clinique du paranoïaque a été dressé jadis... en prenant le cas Rousseau pour modèle !... Donc s'appuyer sur le portrait clinique du paranoïaque pour juger que Rousseau était paranoïaque, c'est du gâteau !

Lecture a posteriori : Histoire du précédent récit, où Rousseau raconte comment il a tenté de faire publier ces trois dialogues... Édifiant !