etrangerL'histoire, tout le monde la connaît, ou plutôt croit la connaître. Meursault, un célibataire qui a placé sa mère à l'asile de vieillesse faute d'avoir les moyens de la maintenir à la maison, apprend sa mort et s'étant rendu à l'enterrement, ne manifeste pas de chagrin par des larmes. Il semble traverser, de manière générale, tout ce qui lui arrive dans la vérité de sa sensation et de son impression, sans jamais "sentir" ce qu'il faudrait dire et faire pour être raccord avec les attentes des autres ; Marie qu'il désire et veut bien épouser ne peut lui arracher le "je t'aime" qu'il faudrait pour que tout cela ait un sens acceptable moralement et socialement. L'amitié et la complaisance que lui arrache Raymond Sintès, un souteneur désireux de se venger d'une fille qui lui aurait "manqué" va l'entraîner vers un destin tragique...


J'ai lu L’Étranger une première fois à l'âge de onze ans, au grand dam de ma mère qui m'a dit que je ne pourrais pas le comprendre. Évidemment, toutes les références de l'absurde et de l'existentialisme m'étaient étrangères, ce qui faisait que je ne pouvais pas rattacher le récit que je lisais à la leçon philosophique qu'il fallait (encore que Camus a toujours dit qu'il n'avait pas voulu faire œuvre philosophique en l'écrivant), mais je crois, avec mon petit entendement de gamine, avoir eu une bien meilleure approche de sa vision du personnage de Meursault qu'ensuite. En effet, mes relectures suivantes ont été complètement polluées par une critique, extrêmement répandue, qui consiste à trouver chez Meursault ce qu'on a envie d'y mettre. Ainsi, selon certains doctorants, j'ai quand même trouvé que Meursault était paranoïaque, ou sans affect et autres étiquettes scientifiques, qui ne résistent absolument pas à une lecture rigoureuse du texte. On en a également fait un "pauvre type", une sorte de méduse portée par les péripéties, et la lecture scolaire se sert parfois de l'incipit pour introduire au type de l’antihéros.

Cette dernière lecture fait sauter tout cela définitivement à mes yeux. La petite fille de onze ans avait raison de sentir tout ce qu'il y avait de lassitude et d'égocentrisme dans la pseudo indifférence de Meursault, même si elle était décontenancée par l'étrange (c'est le cas de le dire) attitude du héros devant les vicissitudes et bonheurs qui lui arrivaient. En réalité, Meursault se dit parfois content, parfois "ennuyé" (mot passe-partout dont on ferait bien de se méfier avant de le prendre littéralement, car il semble qu'il soit, dans la bouche de Meursault une belle litote annonciatrice d'une violente contrariété, pas vraiment typique des méduses).

La référence littéraire de l'absurde est bien sûr nécessaire pour comprendre le héros, qui est juste libre et indifférent au jeu social. S'il est fou, c'est sa seule folie ; vouloir vivre dans la réalité de son ressenti, sans vouloir le faire coller aux attentes d'autrui ; on accède aux attentes d'autrui s'il est indifférent de faire autrement. Ainsi dit-il oui au mariage avec Marie, mais il sait également repousser avec fermeté ou violence les propositions de conversion proposées successivement par le juge et par l'aumônier. Il n'est pas indifférent à la mort de sa mère, il aurait même "préféré qu'elle ne mourût pas", mais sa réalité, c'est qu'il y a bien longtemps que sa mère et lui n'avaient plus rien à se dire ; or le passé n'a aucune importance aux yeux de Meursault, seuls comptent le présent et le futur. Dans sa propre logique, son attitude à l'enterrement (ennui, fatigue, envie de retourner à sa vie habituelle) est compréhensible. C'est là que cette sociopathie (s'il faut absolument coller une étiquette sur un héros qui le souffre peu) est intéressante : en réalité, elle fait la satire de tout ce qu'a d'absurde la vie sociale et notamment l'institution de la justice. Nous avons quelques pages mordantes sur les poses de principe, l'hypocrisie, et l'indifférence de colon à la vie d'un "Arabe" puisque jamais au cours du procès qui sera fait à Meursault on n'évoquera cette vie fauchée absurdement. En réalité, elle n'est qu'un prétexte au procès qui est fait à un homme qui ne veut pas jouer le jeu.