Ladversaire_2En 1993, Jean-Claude Romand supprima ses parents, sa femme, ses enfants, échoue à assassiner sa maîtresse, car il sentait que le mensonge dans lequel il avait englué tous ses proches était sur le point d'être découvert. Il n'avait jamais avoué à personne qu'il avait raté sa deuxième année de médecine, mieux, "de même qu'un faux-monnayeur se dit qu'il n'est pas plus coupable en fabriquant des billets de mille plutôt que de cent" (d'après Pagnol), il avait forgé de toutes pièces une brillante carrière de médecin à l'O.M.S., une fictive amitié avec B. Kouchner,  et, pour vivre, soutiré à ses proches des sommes colossales qu'il prétendait placer à des taux sympathiques en Suisse... Mais certains insistaient pour récupérer leurs fonds... Une connaissance s'était étonnée de ne pas pouvoir le joindre à l'O.M.S. Sa femme a pu s'aviser qu'en quinze années, elle ne l'avait jamais fait non plus... Bref, le mensonge n'était plus gérable !


Emmanuel Carrère commence à collecter des éléments sur cette histoire, mais, à la demande de son avocat, Romand ne donne pas suite.

Mais quelques années plus tard, voilà notre auteur bien embêté : il a dû se remettre, par un étrange sentiment de devoir de constance, à l'écriture du texte qu'il avait évacué sous forme fictionnelle quelques années auparavant, car Romand veut bien collaborer, maintenant que le procès est achevé. Or Carrère a du mal à trouver un angle, un biais... Et plus il examine les documents, fait parler les témoins, les visiteurs de ce meurtrier en série et mythomane ébouriffant, plus il est embarrassé.
En réalité, le sujet est tellement glissant, il est tellement difficile d'avoir accès au psychisme en kaléidoscope-miroir de l'homme, intelligent et complaisant, qu'en cherchant la vérité, on peut aussi bien en faire une victime qu'un monstre froid coulé dans une folie-alibi. L'auteur n'élude aucune piste.
De cet embarras littéraire et éthique, Emmanuel Carrère fait un livre prenant et qui nous questionne longtemps après la lecture.

Une pensée qui me vient après coup, c'est qu'un homme aussi manipulateur, doué d'une telle force de conviction et capable de donner le change pendant tant d'années, récolter des sommes aussi colossales sur du vent, aurait pu faire une carrière remarquable dans d'autres domaines que sa prétendue médecine. Les errements dus à une mauvaise orientation professionnelle sont décidément bien plus tragiques qu'on croit !