donjuanIl y a des classiques qu'on croit avoir déjà vus, et qu'on ne veut plus revoir que revisités. C'est le cas de la version fascinante que nous offre la Compagnie du Mille-Feuilles de la pièce de Molière, Dom Juan, dont l'orthographe est modifiée, pour prévenir, sans doute... J'ai eu le plaisir de la voir au Cinéma Les Lumières à Vitrolles, dont le directeur avait repéré la performance au Festival d'Avignon en 2015.


 Pour ceux qui ne connaîtraient pas l'intrigue : Don (= Dom : seigneur) Juan ne peut résister à l'attrait de séduire une femme, et aucune ne parvient à lui résister, pas même celles (Done Elvire, par exemple) qui sont entrées dans les ordres. Comment Don Juan peut-il alors prendre au sérieux un Dieu dont il séduit les femmes ? Mais bafouer les sacrements, les engagements, les conventions, la famille, et défier Dieu lui-même finit par attirer sur vous l'attention générale et Sganarelle, le domestique lâche qui vous accompagne partout, n'est plus le seul à vous manifester son scandale ; tous les courroux ne peuvent être négligés et il faut s'organiser... Quand Don Juan décide d'être plus prudent et de devenir hypocrite, comme la plupart de ses semblables, il est déjà trop tard...


 Le tragique est installé immédiatement dans le jeu : la pièce commence par sa fin, la damnation de Don Juan. La comédie est d'entrée de jeu battue en brèche. Un Don Juan blafard (Ken Michel), presque statufié lui-même, aux poses hiératiques nous inquiète bien vite, se montre prisonnier du mécanisme de sa liberté ; face à lui, un Sganarelle très vivant (Raphaël Gimenez), à la peau dorée, volubile et expressif se débat entre déférence, scandale et humiliation...

Le choix de n'être que deux est intéressant et ne trahit pas une sorte d'accommodement d'une pénurie de moyens : on voit d'ailleurs bien que la troupe comportait assez de comédiens pour jouer Done Elvire, Charlotte et Mathurine, M. Dimanche, etc. qui sont joués par les deux comédiens présents. En réalité, cela tourne au huis-clos assumé, où l'on finit par avoir une interprétation, parfois déjà abordée par certains commentateurs, de l'ambiguité des rapports entre le maître et le valet. Le monde semble n'être qu'un simulacre entre eux qui le font vivre et le commentent, avec un Sganarelle violenté, humilié que son maître prend pour compagne autant que compagnon, puisqu'il partage avec lui ce qu'il ne partage avec aucune femme. Cela passe par des scènes du plus haut comique, avec travestissements astucieux, accessoires transitionnels, mais en même temps, nous prenons conscience du caractère malsain et particulier de leur lien. Le cri final (ton parfait) par lequel Sganarelle réclame ses gages prend alors un sens encore plus particulier et je crois avoir enfin compris pourquoi il les réclame.

On peut les voir au Théâtre du Carré-Rond à Marseille, bien qu'il ne semble pas que d'autres représentations de cette pièce y soit prévues pour l'instant.