ile-esclavesRelecture du 21 mai 2010.

Iphicrate et Euphrosine, des aristocrates athéniens, échouent sur une île avec leurs esclaves, Arlequin et Cléanthis. Or cette île a la réputation d'être une République que fondèrent d'anciens esclaves révoltés, et qui persécutent tous les maîtres qu'ils rencontrent, tout en libérant les humains que ces derniers ont asservis. Iphicrate et Euphrosine, qui ont des torts envers leurs esclaves, tremblent de la peine qui les attend, et pas en vain : Trivelin, le gouverneur, vient leur annoncer, dès qu'il comprend la situation, qu'il va s'agir d'échanger leurs rôles et les nouveaux maîtres devront dire leur fait aux anciens...


Cette pièce d'un acte et de onze scènes passe très vite ; Marivaux n'a pas cherché à faire traîner en longueur une intrigue mince : les maîtres seront soumis à deux épreuves (et encore), qui les feront ouvrir un dialogue avec les esclaves.

Tant mieux, ma foi, Marivaux, dans son célèbre Jeu d'amour et du hasard, par exemple, a vraiment réussi à m'exaspérer par ses atermoiements, ses rebondissements pénibles et une Silvia tellement pleurnicharde qu'on se prend à souhaiter que Dorante se lassera, histoire de rire enfin...

Difficile de dire ce que je pense de L'Île des esclaves sans risquer de tout raconter, et il se trouve peut-être encore des gens qui ignorent l'intrigue et son dénouement... Je trouve quand même Marivaux expéditif, et, même s'il a raison d'en venir tôt à la conclusion, à savoir qu'une ancienne victime, sincèrement révoltée par son ancien bourreau, ne peut devenir bourreau elle-même... la fin laisse sur sa faim.

Et Iphicrate et Euphrosine sont-ils si amendés que cela ou agissent-ils sous la pression des circonstances ? Je pense qu'on a le droit de se le demander.


Tirade de Cléanthis dans la scène 10 :

Ah ! vraiment, nous y voilà avec vos beaux exemples. Voilà de nos gens qui nous méprisent dans le monde, qui font les fiers, qui nous maltraitent, et qui nous regardent comme des vers de terre ; et puis, qui sont trop heureux dans l'occasion de nous trouver cent fois plus honnêtes gens qu'eux. Fi ! que cela est vilain de n'avoir eu pour mérite que de l'or, de l'argent et des dignités ! C'était bien la peine de faire tant les glorieux ! Où en seriez-vous aujourd'hui, si nous n'avions point d'autre mérite que cela pour vous ? Voyons, ne seriez-vous pas bien attrapés ? Il s'agit de vous pardonner, et pour avoir cette bonté-là, que faut-il être, s'il vous plaît ? Riche ? non ; noble ? non ; grand seigneur ? point du tout. Vous étiez tout cela, en valiez-vous mieux ? Et que fut-il donc ? Ah ! nous y voici. Il faut avoir le cœur bon, de la vertu et de la raison ; voilà ce qu'il faut, voilà ce qui est estimable, ce qui distingue, ce qui fait qu'un homme est plus qu'un autre. Entendez-vous, Messieurs les honnêtes gens du monde ? Voilà avec quoi l'on donne les beaux exemples que vous demandez et qui vous passent*. Et à qui les demandez-vous ? A de pauvres gens que vous avez toujours offensés, maltraités, accablés, tout riches que vous êtes, et qui ont aujourd'hui pitié de vous, tout pauvres qu'ils sont. Estimez-vous à cette heure, faites les superbes, vous aurez bonne grâce ! Allez, vous devriez rougir de honte.

*qui vous dépassent.