ordrelibertaireVoilà une très belle étude critique que j'ai lue de manière tronquée sur plusieurs mois mais qui vaut sa lecture. Elle a le mérite de proposer une lecture assez cohérente (même si j'ai eu "peur" avant d'arriver à la fin) de la fin de L'Etranger de Camus, sur laquelle tant de personnes, y compris des philosophes,  "se cassent les dents". J'approchais un peu... mais il me manquait cruellement d'avoir lu Nietzsche sur la question du consentement au monde... Du coup, je m'inquiète pour lesdits philosophes de profession en pleine purée de pois...

J'écris un peu au fil de la pensée (pardon, je suis pressée, je vais sans doute même laisser des fautes-coquilles) et je me rends compte que je n'ai même pas dit de quoi il était question !

Michel Onfray écrit une sorte de biographie philosophique, l'histoire de la pensée d'Albert Camus, son inscription dans une Histoire philosophique, certes, mais aussi politique et littéraire ; son inscription sur un territoire, l'Algérie, la France, mais aussi une Europe du nord par rapport à l'Europe du sud. Il fait également une étude critique de son oeuvre et de sa correspondance, dissipe des malentendus, fustige des calomnies, dézingue (c'est Onfray) quelques idoles indûment campées dans l'Olympe philosophique française du XXème (ça, ce sont "les Thénardier", Sartre et Beauvoir), et explique le tragique contresens du "je préférerai toujours à la justice ma mère", qui, il est vrai, sonne très étrangement.

La biographie, surtout en son début, a parfois des accents hagiographiques agaçants, un maniérisme de style, répétitif de surcroît dans les antithèses (apollinien / dionysiaque ; nocturne / solaire ; hégélien / nietzchéen... je n'en pouvais plus !), qui veut à tout prix polariser Camus, si possible contre tous, si positivement que tous deviennent méchants et bêtes en face, et ça, ça dessert beaucoup le propos, éveille la méfiance. Et ce d'autant plus que, comme l'ont souligné malignement certains critiques, on a parfois l'impression qu'Onfray tient vraiment à faire coller son parcours et ses idées sur ceux de son prédécesseur, au point qu'on se demande, parfois, s'il n'y a pas plus dangereux qu'un hommage appuyé d'un disciple mimétique, mais une sorte de travail de Platon construisant Socrate à sa guise... Agacement qui confine à l'inquiétude : j'ai toujours cru que je comprenais le mot "ontologique" (relatif à la question de l'être/Être) et après avoir lu ce texte, où il sert un peu d'adjectif à tout faire (mais je ne suis sûrement pas assez philosophe pour en juger), j'ai l'impression qu'il doit y avoir un autre sens...

Quoi qu'il en soit, la démonstration tend vers les points suivants : Camus est nietzschéen, il n'est pas socio-démocrate mais anarchiste, anticommunisme par humanisme (ce dernier mot n'est, je crois, pas employé), loin d'être le défenseur des colons et petits blancs, il veut un peuple uni en Algérie, opposant de la peine de mort, il a signé toutes les demandes de grâce possibles, y compris pour des personnages qui le qu'il désavouait politiquement.

Il explique ailleurs qu'il aurait voulu écrire sur Camus sans passer par Sartre puis, s'y étant résigné, y va au canon, embrochant Brochier au passage, dont il a cité au moins trente fois l'expression insultante "philosophe pour classe de Terminale", avec des arguments contre les uns et les autres, qui m'ont, certes, convaincue, mais j'aurais juste aimé ne pas les lire trente fois... J'ai eu le même regret en lisant Le Crépuscule d'une idole ; Onfray devrait faire un peu plus confiance à la mémoire de ses lecteurs !

Mais, comme quand j'écoute les leçons sur France Culture, j'ai dû noter des dizaines d'auteur ou de titres à lire en complément, il a l'art de stimuler et de donner envie de tout... C'est un bonheur... Nietzsche piaffe plus fort sur ma pile-à-lire... Et je suis désormais camusienne ; jusqu'ici, mon coeur balançait...

Citations :

  • "Ceux qui écrivent obscurément ont bien de la chance : ils auront des commentateurs. Les autres n'auront que des lecteurs, ce qui, paraît-il, est méprisable." (A. Camus)
  • [Réflexions sur la guillotine] ramasse tous les arguments d'un abolitionniste : la peine de mort n'empêche pas que fût ce qui a eu lieu ; elle n'ajoute pas ordre et paix à la société, mais vengeance et ressentiment ; elle ne montre pas l'exemple e la justice, mais celui de la barbarie  elle ajoute de la violence à la violence, tout en prétendant condamner la violence ; elle ne répare pas le crime ; elle ajoute la souillure à la souillure ; elle table sur les passions tristes (...) là où il faudrait célébrer les forces positives (...) ; elle déclenche la gloriole chez le condamné et nourrit la cruauté du bourreau ; elle entretient le dérèglement mental de l'exécuteur des basses oeuvres ; elle fait souffrir des innocents - la famille, les amis de l'accusé ; elle laisse croire que la société n'est pour rien dans le crime pourtant généré par la misère, la pauvreté, le chômage, l'acool, une négativité sinon entretenue, du moins tolérée par l'Etat ; elle s'appuie sur une erreur ontologique : croire que les hommes disposent d'un libre-arbitre, qu'il choisissent librement , qu'ils peuvent donc être dits responsables, coupables, donc punissables; elle prend le risque de supprimer la vie d'un innocent victime d'une erreur judiciaire, elle interdit toute possibilité de rachat ; elle croit qu'il existe d'une part des coupables, d'autre part des victimes - les choses n'étant pas si simples (...)
  • Dans son carnet, il rapporte le détail de cette histoire : "Sur la demande de Massignon, j'écris au président de la République pour demander la grâce des condamnés à mort de Mokhine. Quelques jours après je trouve la réponse dans les journaux : trois des condamnés à mort ont été fusillés. Quinze jours après l'exécution, le directeur du cabinet m'informe que ma lettre a "retenu l'attention" du Président et a été transmise au Conseil supérieur de la magistrature. Rêveuse bureaucratie."