fabrique-perversSophie Chauveau est connue pour ses biographies romancées d'artistes majeurs. Elle est contactée par une lectrice qui comprend qu'elles sont cousines en lisant l'arbre généalogique d'une autre de ses études (Noces de charbon) et va s'essayer à un sujet qui la touche d'encore plus près.

En comparant les schémas familiaux et leurs blessures, elles découvrent avec horreur et une surprise croissante que leur lignée, qui descend des "dépeceurs du Jardin des Plantes" pendant la guerre de 70, est remplie de prédateurs. Sous le signe du patriarcat le plus destructeur, les hommes, et parfois les femmes, vivent dans le plus grand flou structurel, moral et sexuel l'inceste de manière endogame (nudisme et mains baladeuses sont la règle des réunions familiales où l'ébriété sert d'excuse, par exemple), tout en offrant l'image irréprochable attendue de bourgeois pour l'extérieur.

La cousine Béatrice avait publié en son temps un livret condentiel d'une trentaine de pages pour tenter de percer l'omerta familiale, mais personne, en dehors d'une certaine tante Arlette, n'avait voulu réagir. Sophie Chauveau va publier alors plus loin et plus fort, d'abord reprenant la lignée de Béatrice, puis le cas particulier de ses parents.


 J'ai été sidérée par ce livre, non que je n'en ai jamais lu sur un tel thème, que je découvre ses modalités. Outre les récits d'auteurs connus comme Angot, j'ai lu des études sur ce thème et les constantes dégagées par les psys sont seulement confirmées par ce que je lis dans La Fabrique des pervers. Ce qui me laisse stupéfaite, c'est le mélange de détresse enfantine et adulte d'une enfance passée dans la destructuration la plus absolue, la définition parfaite de la perversion, qui correspond à certains personnages qui ont peuplé ma vie... mais aussi l'art de Sophie Chauveau : elle a refusé de faire un récit propre à émoustiller, à allécher le voyeur. On est dans le fait, pas le détail charnel. On en sait suffisamment pour comprendre, pas pour s'émouvoir physiquement. Bravo !

Très intéressant aussi, ce dossier plus général qui consiste à analyser, à faire analyser par des professionnels ces témoignages et cet arbre généalogique... L'une des thèses (déficit en ocytocine) n'est pas à repousser du pied.

Citations :

  • Quand je lui ai parlé de son mari, du tort qu'il m'avait fait, d'abord elle a nié.
    Quoi, ses gestes ? Il fait ça à toutes les femmes...
    C'était absolument vrai, mais normalement, sa propre fille n'aurait pas dû être une femme comme toutes les autres pour lui.
  • Il me faudra des décennies avant de découvrir, grâce à Bataille, Sade et Pauvert, que telle est précisément la définition du pervers : un qui ne sait pas que l'autre existe, qui pioche, prélève des morceaux choisis de l'autre sans imaginer que ça peut lui faire mal. Puisque lui ne sent rien.
  • J'ai mis des décennies à découvrir, atterrée, à quel point il ignorait l'existence des autres. Oh, il leur parlait, leur faisait des ronds de jambe s'ils étaient puissants, les méprisait sinon, mais ne pouvait simplement pas les considérer en tant qu'entités. Tant qu'il ne rencontrait pas de résistance, pourquoi se gêner ? J'ai vu un certain nombre de gens se laisser faire, d'abord médusés par son culot, en réalité son inconscience, avant de découvrir qui'l allait réellement se servir d'eux. D'aucuns se retiraient sans bruit.
  • Aussi, pour ne pas mourir, n'avons-nous eu d'autre choix que de devenir des artistes, c'était vital : nous étions contraintes à vivre à l'écart absolu. Rompre radicalement avec ce qui ne nous était pas donné. Ça ne les a d'ailleurs pas dérangés puisqu'ils n'avaient aucune volonté de transmission. Transmettre quoi ? Ils n'étaient héritiers d'aucune tradition. Aucune Loi à reproduire. Ils prospéraient sur une absence d'histoire, et un manque d'intérêt pour leur époque qui friserait l'autisme s'ils n'avaient été un certain nombre, dans leur bande d'amis façonnés par les Trente Glorieuses, à ne se soucier de rien d'autre que d'eux-mêmes. Acheter, consommer et recommencer.