sentiments-subversifs001Voici un récit avec lequel j'avais rendez-vous depuis longtemps. Je l'avais acheté lors d'une soirée cinéma-conférence au Cinéma Les Lumières à Vitrolles. Draquila nous avait été projeté. A la fin du film, nous avons pu parler avec Roberto Ferrucci, journaliste (je ne sais plus si c'est au Gazzettino ou au Corriere Veneto) vénitien. Il nous a assuré, à nous Français qui aimions parfois comparer les vulgarités et sottises d'un Sarkozy à celles de Berlusconi, qu'il n'y avait pas de comparaisons et que, si c'était possible, il ferait l'échange avec nous tout de suite. Cela, il le redit dans le livre. Et sept ans de recul plus tard, droit d'inventaire inclus, il a évidemment raison.


Ferrucci arrive à Saint-Nazaire. Il emménage dans le Building, un immeuble immense qui a vue sur le port naval breton, il commence à vivre la vie de cette ville portuaire, y rencontre des Français mais d'autres immigrés, repère immédiatement la différence entre les ouvriers italiens et les autres. Dans la découverte, il ne peut s'empêcher d'évoquer un autre port, ou plutôt, la lagune de Venise, détruite par les paquebots construits à Saint-Nazaire, faits pour la haute mer et pas la plaisance des bouées-canards. Sa compagne, restée en Italie, lui manque, dans le même mouvement.

Assister aux manifestations contre les retraites en France, aux taux record (le tiers de la population de Saint-Nazaire défile !) le rend amer quand il songe à l'inertie des Italiens qui se laissent tondre la laine sur le dos, et manger le peu de droits qu'ils ont. A la vulgarité du chef du conseil répond la vulgarité d'une population hédoniste au petit pied, à la vue basse et restreinte à une télévision aux ordres dudit chef...


Nulle part dans le livre (ou j'ai mal lu) il ne dit ce qu'il nous a raconté à la conférence, à savoir qu'il se considère comme en exil politique (j'avait écrit "poétique", joli lapsus !) en France. Non, à notre grande surprise, ce n'est pas par les berlusconiens qu'il était menacé : avec un sourire, il nous a dit que Berlusconi ne craignait nullement la presse ou les livres. Qui lit encore en Italie ? C'était la Ligue du Nord, raciste, xénophobe, sécessionniste qui ne supportait pas ses textes. Il parle bien de la Ligue du Nord ici, mais ne parle plus de ses menaces.

Sept ans plus tard, ce qu'il dit de l'Italie correspond tout à fait à l'état de la France, également sous hypnose télévisuelle et sous elixir néo-libéral dispensé par une presse majoritairement aux ordres de propriétaires. La France qui s'est faiblement battue pour la loi Travail de Mme Pénicaud, à la rentrée, où l'on voit finalement "toujours les mêmes personnes" dans les cortèges, comme le dit Ferrucci. Il a cru que l'essence même de la France était l'esprit critique et le sens du bien commun à préserver, alors que ce sont des biens précieux que seule une éducation républicaine égalitaire et une démocratie dispensent ; il suffit d'en tarir la source pour changer un peuple. Moi, j'ai vu l'Italie changer avant la France, je ne reconnaissais pas la première, je ne reconnais plus la seconde non plus. En exil partout.

C'est un récit de l'exil, très contemplatif, très poétique. J'ai privilégié la lecture de la version italienne (le livre est bilingue) ce qui m'a permis de m'en assurer. Par contre, je n'ai pas forcément trouvé le titre très justifié, car pour moi, la subversion est un niveau bien supérieur à la critique, on est déjà dans l'incitation à la révolte, et j'ai eu l'impression qu'on restait sur de la critique.

Citations :

  • Dalle mie parti, le poche volte che troviamo la forza di manifestare, quando ci troviamo ci salutiamo tutti per nome e cognome, sempre gli stessi et pochissimo. E uno sciopero generale, di quelli veri, di quelli che fanno traballare i governi, di quelli che bloccano un paese et portano tutti a riflettere, a pensare, da noi non si fanno da tempo immemore. La classe operaia qui esiste ancora, insomma, quella stessa che nel mio paese è scomparsa, autoannientatasi, o autorincoglionitasi. (Par chez moi, les rares fois où nous trouvons la force de manifester, quand nous nous retrouvons, nous nous saluons tous par notre nom et notre prénom, toujours les mêmes, et très peu nombreux. Et une grève générale, digne de ce nom, de celles qui font vaciller les gouvernements, de celles qui bloquent un pays et amènent tout le monde à réfléchir, à penser, ça ne se fait plus chez nous depuis des temps immémoriaux. La classe ouvrière existe encore, ici, la même qui, dans mon pays, a disparu, auto-annihilée ou auto-couillonnisée. - trad. F. Clapiz)
  • Corpi scuri disegnati leggeri sopra a centomila tonnellate d'acciaio che solcano le gracili acque della laguna, milioni di chili che fanno sussultare le pietre di Venezia, scuotono gli infissi delle abitazioni, ma che lasciano apparentemente intatta l'acqua attorno a loro. Salvo poi, fra qualche minuto, l'effeto risucchio e pistone, come lo chiamano, e tu che all'imbarcadero, in attesa del vaporetto, senti all'improvviso la terra sotto ai tuoi piedi oscillare come in preda a onde di una bufera in mare, che non c'è, come se fosse passata una nave a tutta velocità, come se fossero passate tonnellate di robe, che poi è passata, sì, quale maniata di minuti fa, e l'onda, improvvisa, sgorga dalle profondità, da milion di litri d'acqua smossa, violentata in precedenza, perché un corpo non può solcare il mare senza spostarne quantità equivalenti, di mare. (...C)i passano sopra e spingono la loro stazza, la loro forza verso il basso, con una potenza inaudita, giù in fondo, verso le radivi della città più bella del mondo, la mia. (Des corps sombres dessinés d'un trait léger sur cent mille tonnes d'acier qui sillonnent les eaux graciles de la lagune, des millions de kilogrammes qui font trembler les pierres de Venise, qui secouent les volets des habitations, mais qui laissent apparemment intactes l'eau autour d'elles. Sauf que l'effet d'aspiration et de piston, comme on l'appelle, arrive quelques minutes plus tard, et sur l'embarcadère où vous attendez un vaporetto, vous sentez brusquement le sol osciller sous vos pieds comme s'il était secoué par les vagues d'une tempête en mer, inexistante, comme si un bateau était passé à toute vitesse, comme si des tonnes de trucs étaient passées, et il est vraiment passé, oui, il y a quelques poignées de minutes, et la vague, brusquement, jaillit des profondeurs, elle jaillit de millions de litres d'eau remuée, violée un peu plus tôt, parce qu'aucun corps ne peut sillonner la mer sans en déplacer des quantités équivalentes, de mer. (...) [Ces villes] nous passent dessus et poussent leur jauge, leur force, vers le bas, vers les racines de la plus belle ville du monde, la mienne. - trad. Jérôme Nicolas)