maldepierreEn Sardaigne, après-guerre, la grand-mère de la narratrice voit fuir tous ses prétendants pour une raison qu'elle ignore ; on raconte que c'est parce qu'elle leur écrirait des lettres trop enflammées. Sa famille ne la comprend pas, dans le meilleur des cas, la maltraite, en ce qui concerne la mère, qui a honte d'elle. Arrive un homme, le grand-père, veuf, qui accepte de l'épouser, y compris à ses conditions que le mariage ne sera pas consommé : lui non plus, affirme-t-il, ne l'aime pas.Mais un jour, la jeune femme se donne à lui et une vie érotique intense naît entre eux, mais pas d'enfants : les coliques néphrétiques incessantes de l'épouse en seraient la cause. On l'envoie en cure et là, elle fait la connaissance du Rescapé, un homme beau, élégant, lettré, musicien avec lequel elle échange, se sent entendue, valorisée, comprise, et plus encore... Neuf mois plus tard naîtra un futur grand pianiste, père de la narratrice... mais la grand-mère ne pense qu'à son Rescapé, qui vit à Milan...


Un roman étonnant, très inattendu, qui paraît reposer sur une faille narrative assez vite (trop vite) digne de critiques, mais en réalité, l'effet de surprise, la réécriture immédiate que nous nous imposons, voire la relecture de l'incipit, sont tellement forts qu'on rengaine sa grogne pour conserver l'éblouissement devant les ressources des personnages et du récit. Et en reprenant des passages, on se rend compte que, non, pas du tout : toute la trame narrative se tient parfaitement, elle est juste dans un équilibre inouï et d'une délicatesse exceptionnelle !

Citations (traduites de l'italien par Dominique Vittoz) :

  • Une fois, à propos d'incompréhension mutuelle, elle avait pris son courage à deux mains et, le coeur battant si fort qu'il semblait bondir hors de sa poitrine, elle avait demandé à grand-père si, maintenant qu'il la connaissait mieux, même si ça restait vraiment pas grand-chose, mais disons maintenant qu'il avait vécu avec elle tout ce temps et qu'il n'avait plus eu besoin de fréquenter les maisons closes, eh bien, s'il l'aimait. Et grand-père avait eu une espèce de sourire pour lui-même sans la regarder, puis il lui avait donné une tape sur les fesses et il n'avait pas pensé un instant à lui fournir une réponse. Une autre fois (...) grand-père lui avait dit qu'elle avait le plus beau cul qu'il s'était jamais tapé de sa vie. Bref, que pouvons-nous savoir, vraiment, même des personnes les plus proches.
  • Et elle pensa aussi qu'il restait une heure, tout le trajet en tram jusqu'à la gare et que le brouillard était en train de se lever. (...) Alors maintenant, si Dieu ne voulait pas qu'elle rencontre le Rescapé, il n'avait qu'à la faire mourir. (...) Alors elle lâcha valises et paquets, s'élança à contre-sens en heurtant tous les gens qui montaient et en disant : "Pardon, pardon !" (...)
  • Alors grand-mère, encouragée, se creusait une niche dans la courbe de son corps, se passait toute seule le bras du Rescapé autour des épaules et posait sa main sur sa tête, l'impression que lui donnait cette position jamais expérimentée était telle qu'elle ne se résignait pas à cette choses, d'après elle absurde, qui est de s'endormir quand on est heureux.
  • Et la nostalgie, c'est de la tristesse, mais c'est aussi un peu de bonheur.