Misanthrope_web20h30 Théâtre de Fontblanche, 4, allée des Artistes, 13127 Vitrolles

Par la Compagnie Vol Plané.

Vous l'avez peut-être déjà étudié au Lycée ou vu "Alceste à Bicyclette" et savez qu'Alceste et Philinte sont amis mais s'opposent sur la manière de se comporter envers les autres.

Le premier soutient qu'il faut être d'une parfaite honnêteté, réserver le nom d'amis à ceux que l'on considère comme tels, de même celui de maîtresse, qu'aucun mensonge n'est pieux et que c'est aider les autres que de leur dire leur fait... tandis que le second estime que l'important est la douceur des relations et la modération dans les échanges.

Le XVIIème siècle donne tort au pur et intraitable Alceste : excessif, il attend trop des autres, y compris ce qu'il aurait lui-même de la difficulté à donner. Ses positions sont tranchées, ne laissent aucune place aux accommodements ni aux concessions. Les Romantiques le réhabiliteront. La mise en scène du XXIème siècle que j'ai vue ce soir était de son côté aussi.


Ce n'est pas la première fois que je le constate, mais il est de plus en plus difficile aux nouvelles mises en scène des pièces de Molière de se résigner à rendre le texte intégral. Dans le Dom Juan vu récemment, ou l'Avare, moins récemment, mises en scène délirantes accompagnées de redécoupage, voire réécriture des répliques (et caviardages à n'en plus finir) étaient la règle... pour le mieux : on découvrait alors des interprétations nouvelles du texte original, soit probablement sous-entendues, soit parlant davantage à notre temps. J'ignore si c'est par excès de confiance dans le public (qu'on croit peut-être déjà au fait de la version original, du texte intégral au point d'en être blasé et d'avoir besoin d'être surpris) ou au contraire par manque de confiance ("ils n'y comprendront rien, ils n'ont pas lu la pièce originale, on va les ennuyer").

Celle dont il est question ce soir crée une mise en abyme... Les personnages redeviennent régulièrement acteurs (des acteurs joués par des acteurs, double mise en abyme) et se racontent en tant que tels : leur réaction quand on leur a proposé le rôle d'Alceste (qu'ils joueront tour à tour), ce que représente ce personnage pour eux, l'écho qu'il a dans leur vie, l'un d'eux va même jouer (admirablement) un extrait de la tirade du "Non merci !" de Cyrano, qui est pour lui un descendant d'Alceste. Ils s'interrompent régulièrement et demandent au public son avis, commençant régulièrement : "Là, tout de suite, sans réfléchir, si on vous demande... "

La scène de l'explication de texte du sonnet d'Oronte va être remplacée, un peu comme dans Le Bourgeois gentilhomme, par une préférence d'Alceste, suivie d'une crise de nerfs de l'acteur exposant son envie de révolte, la longue scène entre Célimène et ses courtisans par une scène muette de danse sur de la musique trans. Très bonne, la musique, soit dit en passant, et jouée, chantée par tous les acteurs, vraiment époustouflants de polyvalence, claviers, guitares.... Une tarte à la crème dans la figure de Célimène, à la satisfaction des personnages présents suffira à rappeler qu'elle va se faire démasquer par tous ses prétendants. La pièce, elle s'achève sur l'aporie entre les deux amoureux qui veulent s'aimer mais ne peuvent s'entendre, en laissant de côté les inutiles ouvertures des incolores Philinte et Eliante : pour cette mise en scène, aucun espoir n'est permis pour Alceste avec Célimène, car il n'est pas raisonnable.

Certaines mises en scène laissent planer le doute sur la sincérité de Célimène, insinuant que, comme elle le dit elle-même, Alceste serait peut-être le seul aimé parmi la foule de ses prétendants ; cette mise en scène-là en fait une infidèle (oh, l'extraordinaire jaillissement d'Alceste, couvert de bandages, "poignardé" par cette trahison, et une belle couronne de bois sur la tête !) qui vient vers lui... car il ne reste que lui ! Et son discours contrit n'est pas feint : elle sait qu'elle est "grillée" et qu'il ne lui reste plus qu'à l'épouser.

Bravo, les acteurs, vous étiez tous formidables ! On veut vous revoir très vite.

misanthrope

Restent des extraits du texte original dont j'ai pu, encore une fois, me régaler, et que j'ignorais savoir encore par coeur :

  • Il est vrai, ma raison me le dit chaque jour ;
    Mais la raison n’est pas ce qui règle l’amour.
  • En effet, la méthode en est toute nouvelle,
    Car vous aimez les gens, pour leur faire querelle ;
    Ce n’est qu’en mots fâcheux, qu’éclate votre ardeur,
    E
    t l’on n’a vu jamais un amour si grondeur.
  • C’est une trahison, c’est une perfidie,
    Qui ne saurait trouver de trop grands châtiments :
    Et je puis tout permettre à mes ressentiments.
    Oui, oui, redoutez tout, après un tel outrage,
    Je ne suis plus à moi, je suis tout à la rage :
    Percé du coup mortel dont vous m’assassinez,
    Mes sens, par la raison, ne sont plus gouvernés ;
    Je cède aux mouvements d’une juste colère,
    Et je ne réponds pas de ce que je puis faire.
  • Hé ! le puis-je, traîtresse ?
    Puis-je, ainsi, triompher de toute ma tendresse ?
    Et quoiqu'avec ardeur je veuille vous haïr,
    Trouvé-je, en moi, un coeur tout prêt à m'obéir ?