banale-histoire--Fragments-du-journal-dun-vi_1473La nouvelle "Une Banale histoire" est tirée du recueil Le Duel et autres nouvelles. Je connais mieux le dramaturge que le nouvelliste, mais il n'y a pas de raisons...

Nicolaï Stépanovitch est un professeur de médecine émérite, couvert de décorations et d'honneur, curieusement impécunieux mais symétriquement gonflé de sa propre importance... Tous lui sont importuns, sa femme Varia à laquelle il reproche d'avoir grossi autant que sa vue s'est rétrécie, sa fille Lisa qui ne pense qu'à sa musique et à son fiancé, son fils militaire qui ne songe pas non plus que son train de vie leur coûte cher, Katia, sa pupille trouve un peu grâce à ses yeux, mais il ne la traite pas avec beaucoup plus de soins, il se montre même maladroit avec, malgré son affection et sa certitude qu'elle n'a rien des médiocres qui l'entourent.


Le vieux râleur qui joue au chat et à la souris avec ses étudiants qui prennent du bon temps, sans qu'on sache s'il est jaloux ou simplement exigeant, qui reproche aux autres de n'être pas plus altruistes, attentifs et empathiques qu'il ne l'est, m'a vite, à titre personnel, agacée. J'ai vite cessé de compatir à sa solitude morale, même si Tchekhov ne fait rien pour en faire un méchant, ni même de jouer à faire ses familiers des incompris. Au fil du texte, on révise légèrement cette impression. En réalité, ce qui atterre Nicolaï, c'est le décalage entre la portée sociale de sa personne et la médiocrité de sa propre vie et de ses soucis personnels, sur fond tragique d'une santé et d'une vie affective qui se dégrade. Mais le récit m'a beaucoup plu, si je l'ai vite lu, ce n'était pas seulement parce qu'il était bref.

Citations :

  • D'ordinaire, (...) je ne pense jamais à mes mérites, et, si j'y pense, ils me paraissent aussi insignifiants que si j'étais un savant né d'hier ; mais en présence de gens comme Gnäcker, ils me semblent un sommet dont la cime disparaît dans les nuages et au pied duquel grouillent des Gnäcker à peine visibles à l'oeil nu.
  • Si l'on me demandait ce qui me déplaît dans mes étudiants daujourd'hui, ma réponse ne serait ni rapide ni longue, mais assez précise. (...) Ce qui me déplaît, c'est qu'ils fument, qu'ils usent de spiritueux et se marient tard ; qu'ils soient insouciants, souvent indifférents au point de tolérer que certains d'entre eux aient faim et de ne pas payer leurs dettes à la société d'entraide. Ils ne savent pas les langues modernes et s'expriment dans un russe incorrect ; pas plus tard qu'hier, mon collègue le professeur d'hygiène se plaignait à moi d'être obligé de doubler ses heures de cours parce que les étudiants connaissent mal la physique et ignorent complètement la météorologie. Ils cèdent volontiers à l'influence des écrivains contemporains, et souvent pas des meilleurs, et sont complètement indifférents aux classiques tels que Shakespeare, Marc-Aurèle, Epictète ou Pascal ; et cette incapacité à distinguer le grand du petit trahit plus que tout leur absence de sens pratique. Ils résolvent toutes les questions épineuses à caractère plus ou moins social (par exemple celle des migrations forcées), à coups de pétitions et non par le moyen de l'enquête scientifique et de l'expérience, moyen qui pourtant est à leur entière disposition et répond le plus à leur vocation. Ils deviennent volontiers externes, internes, assistants, travaillent dans des laboratoires et sont prêts à occuper ces postes jusqu'à quarante ans, quoique l'indépendance, le sentiment de la liberté et l'initiative personnelle ne soient pas moins indispensables dans le domaine des sciences que dans celui des arts ou du commerce, par exemple. J'ai des élèves, des auditeurs, mais pas d'aides ni de successeurs, c'est pourquoi je les aime et m'attendris sur eux, mais n'en suis pas fier.