M0274650605X-sourceVoilà un livre qui a fait grand bruit lors de sa sortie, au point qu'une grande partie de ce que j'ai lu m'était déjà familier, tant j'avais entendu commenter les "bonnes feuilles". La fin de ce bref essai qui tombe dans une sorte de fatras poétique en accumulations, m'a bien moins convaincue que son début.

Michel Serres y met en évidence les modifications opérées sur la jeune génération (qui se sert fort habilement de ses pouces sur son smartphone) par la révolution numérique et l'accès de tous (du moins des Terriens équipés d'un ordinateur d'une connexion internet) au savoir, y compris universitaire.

Il y révèle également (ou rappelle) que l'usage des pouces, la recherche internet ne stimule pas les mêmes zones numériques que "le cahier, le livre, l'ardoise" : "ils n'ont pas la même tête" que nous, les seniors.

Évidemment, les conséquences sur la pédagogie (large chapitre "Ecole") devrait être immense. Or, si l'on a fait entrer l'informatique à l'école (ce que refusent les parents d'élèves de la Silicon Valley, soit dit en passant) les exercices proposés, les compétences évaluées restent les mêmes. J'ai fait le constat symétrique : si l'on accepte que des élèves qui ont des compétences rédactionnelles d'élèves de 5ème entrent au Lycée, la moindre des choses serait qu'on cesse de les former à des exercices de Baccalauréat dont ils n'ont pas les premiers pré-requis et qu'on adapte ce Baccalauréat à qui l'on y colle envoie. Jadis, mes meilleurs antiquisants étaient tous de grands lecteurs ; aujourd'hui, ils se contentent de lire les livres au programme de leur cours de Français, mais ils ont d'autres compétences, que l'on n'évaluera pas.

Michel-Serres-est-mort

Là où je m'inscris en faux sur sa thèse, c'est quand il diagnostique l'incapacité d'un public, quel que soit son âge, à se taire devant un orateur, car l'orateur (professeur ou supérieur hiérarchique) par le fait que ce dernier oralise un écrit, lequel correspond à un savoir qu'on pourrait retrouver ailleurs. L'hypothèse est séduisante et j'ai failli y souscrire or elle ne tient pas compte de l'importance qu'a prise la démarche inductive dans les préconisations pédagogiques, où l'élève doit être actif dans la construction de son savoir...

Dans la réalité que je vis, loin de sauter sur l'occasion, l'aubaine, censée correspondre au processus physico-cognitif de Petite Poucette, cette dernière préfère que les cours lui soient dispensés tout faits, sous forme de digest écrit (quitte à le reprocher après, car cette forêt de signes ne leur donne pas envie de relire) ; j'accorde que cela peut signifier aussi un manque d'habitude, car tous les enseignants ne le font pas... Et quand ils ne le font pas, comme Rachel Boutonnet (Journal d'une institutrice clandestine), c'est pour avoir constaté que l'intérêt des élèves est plus grand quand elle leur dispense un savoir que quand elle leur demande de le construire seuls... La pression parentale est également forte et elle consiste trop souvent à exiger du professeur la "copie du cours", alors que les professeurs n'ont plus sur eux le cours, parce qu'ils le construisent avec les élèves, avec une plus ou moins grande marge de contrôle, et que ladite copie ne peut se trouver qu'entre les mains des élèves (je parle pour le Lycée, évidemment, le collège et l'université ont renoncé, pour des raisons différentes, à cette construction individuelle du cours ; au collège, elle est, au mieux, classe par classe). L'interaction, où qu'elle soit, se fait entre pairs et rarement avec l'orateur. Sortant d'une semaine de réunions, je ne peux qu'opiner.

Citations :

  • Dès l'âge de douze ans, ces adultes-là les forcèrent à voir plus de vingt mille meurtres.
  • Que la complexité ne disparaisse pas ! Elle croît et croîtra parce que chacun profite du confort et de la liberté qu'elle procure ; elle caractérise la démocratie.