9782210770713-gVoici un roman avec lequel j'avais rendez-vous depuis longtemps, depuis le jour où, m'extasiant avec une amie sur la couleur littéralement jaune des yeux d'une dame dont nous venions de faire connaissance, la première me dit, croyant que je décrypterais la référence littéraire : "C'est La Fille aux yeux d'or !" J'aurais pu en avoir l'idée aussi après avoir lu Ferragus chef des Dévorants, puisqu'avec ce dernier roman et La Duchesse de Langeais (pas lu), il forme la trilogie de l'Histoire des Treize dans les Scènes de vie parisienne. Comme pour Ferragus, je me dirai à la fin que ce lien avec les Dévorants est vraiment ténu et anecdotique.

Après des considérations générales et grandiloquentes, à visée probablement satiriques mais trop grosses pour faire sourire, sur la laideur des Parisiens et des classifications sociales, on arrive au portrait d'Henri du Marsay ! Séduite à l'époque par ce jeune homme sérieux, capable d'estimer et d'aider sans grand profit un malheureux Père Goriot, j'avais été très déçue par la situation finale. Or en lisant quel fat et quel triste sire est le jeune aristocrate dans cet opus, je me dis que la déception était prévisible au point que c'est la relation avec Goriot qui devenait étonnante... C'est le tome à opposer à Dai Sijie au sujet de la soi-disant valeur de la beauté des femmes dont Balzac ferait selon lui la promotion.

L'amphigouri dû à la nécessaire décence et l'affectation de certaines tournures rendent cette lecture parfois opaque et je me suis surprise plusieurs fois à relire des phrases. Pour la bienséance, je pensais : "Ah, tiens, ils se sautent dessus tout de suite... Ah, non, OK... Je me disais aussi... "Jamais rendez-vous (...) n'avait révélé de voluptés plus hardies"... Je pense que le narrateur ne dit pas tout parce qu'il n'y a pas non plus de quoi fouetter un chat... Elle est vierge maintenant ?!..." Pour l'affectation, notamment dans les pages du début, il m'arrivait de lever les yeux au ciel devant l'excès rhétorique : Maintenant, ne respirez-vous pas ? Ne sentez-vous pas l’air et l’espace purifiés ? Ici, ni travaux ni peines. La tournoyante volute de l’or a gagné les sommités. Du fond des soupiraux où commencent ses rigoles, du fond des boutiques où l’arrêtent de chétifs batardeaux, du sein des comptoirs et des grandes officines où il se laisse mettre en barres, l’or, sous forme de dots ou de successions, amené par la main des jeunes filles ou par les mains ossues du vieillard, jaillit vers la gent aristocratique où il va reluire, s’étaler, ruisseler. Mais avant de quitter les quatre terrains sur lesquels s’appuie la haute propriété parisienne, ne faut-il pas, après les causes morales dites, déduire les causes physiques, et faire observer une peste, pour ainsi dire sous-jacente, qui constamment agit sur les visages du portier, du boutiquier, de l’ouvrier ; signaler une délétère influence dont la corruption égale celle des administrateurs parisiens qui la laissent complaisamment subsister ! Là, tu te dis que ce n'est pas la peine de donner le livre à lire, pourtant dans une édition scolaire largement documentée, le tiers d'une classe de Seconde, plus vraisemblablement les trois-quart, arrêtera de lire à partir de là, refusant la triple lecture qui leur est nécessaire pour une telle phrase. Certaines neuropathologies empêchent l'entendement de phrases complexes. Fabuleux, pour un prof de Français, d'être vivement incité par les Inspecteurs à faire lire plus de romans dans ce genre tout en trouvant dans ses classes un nombre croissant de dyslexiques et un nombre décroissant d'heures d'AESH pour les aider. Heureusement, ça pouvait devenir amusant et réveiller un peu la potache qui ne sommeille jamais très profondément en moi : "Pour bien comprendre sa conduite (...), il est nécessaire d'expliquer comment son âme s'était élargie à l'âge où les jeunes gens se rapetissent ordinairement en se mêlant aux femmes ou en s'en occupant trop. Il avait grandi par un concours de circonstances secrètes qui l'investissaient d'un immense pouvoir inconnu. Ce jeune homme avait en main un sceptre plus puissant que n'est celui des rois modernes..." (ricanement rétronasal de cancresse)

Arrivée à la fin beaucoup des circonlocutions pudibondes s'éclairent mais devant le caractère piteux et du héros odieux et du traitement narratif, on finit par se dire que c'étaient elles qui faisaient qu'on continuait à lire en subodorant une histoire et un héros véritablement dignes des attentes posées par le topos de l'innamoramento initial. A un moment, ils tombent vraiment dans le ridicule. C'est sans doute calculé par Balzac pour donner une profondeur particulière aux nuances de Du Marsay, mais dans ce cas-là, c'est une nouvelle erreur, comme l'invention des mouvements littéraires, de dire que l'antihéros est né au XXème siècle.

Citations:

  • L'homme malheureux de Paris est l'homme malheureux complet, car il trouve encore de la joie pour savoir combien il est malheureux.
  • Dans le doux voyage que deux êtres entreprennent à travers les belles contrées de l'amour, ce moment est comme une lande à traverser, une lande sans bruyères, alternativement humide et chaude, pleine de sables ardents, coupée par des marais, et qui mène aux riants bocages vêtus de roses où se déploient l'amour et son cortège de plaisirs sur des tapis de fine verdure.
  • (...) As-tu de l'ambition ? veux-tu devenir quelque chose ?
    - Mais, Henri, tu te moques de moi, comme si je n'étais pas assez médiocre pour arriver à tout.
  • Quelle que fût la puissance de ce jeune homme, et son insouciance en fait de plaisirs, malgré sa satiété de la veille, il trouva dans la Fille aux yeux d'or ce sérail que sait créer la femme aimante et à laquelle un homme ne renonce jamais.