jonathan_franzen_freedomAux Etats-Unis entre les années soixante-dix et notre époque, une famille hétéroclite, les Berglund, se compose puis se décompose, à la fois sous l'influence de son système socio-économique et d'éléments psychologiques voire névrotiques... Ces derniers ne nous influencent réellement que lorsqu'on a les moyens de les laisser nous guider. Très vite, la narration nous impose Patty Berglund, née Emerson une cuillère d'argent dans la bouche, mère au foyer dans un quartier où ce n'est pas un choix reconnu, comme personnage central. Son fils Joey la relaiera. C'est notamment dans l'exercice écrit de confession, où Patty ne s'épargne pas plus que le narrateur ne l'avait épargnée, qu'elle se veut autant qu'elle se révèle piteuse.

J'ai eu des impressions de déjà-vu, pensant à Eugenides, Irving (l'obsession uro-génitale en moins), Wolfe et même un peu Houellebecq (les giclées d'acide en moins)... mais une telle parenté est plutôt flatteuse pour Franzen, non ? Mon seul vrai regret est que l'auteur ait voulu jouer de la polyphonie sans être capable de l'assumer du point de vue stylistique : quand Patty devient "l'autobiographe", elle écrit exactement comme le narrateur de la première partie, et, plus grave, devient aussi omnisciente que lui. Franzen s'est privé de dimensions narratives supplémentaires en lâchant cette contrainte stylistique fructueuse.

Un trio fascinant, Patty et deux amis d'Université, Walter et Richard, échangent déconvenues et amour ; autour d'eux, Joey et Connie, Lalitha, Carol et d'autres interactions étonnantes. C'est sur ce trio que je trouve Franzen assez original, ce qui est difficile, quand tant a été écrit sur ce type de problématique sentimentale. La fin du roman est également très originale : qui ose encore dans les romans contemporains imaginer une issue, une "situation finale", comme disent les structuralistes, qui soit une solution sans le suicide d'un personnage ou un massacre général et une ouverture qui ne soit pas une énigme frustrante ?

La question qui se pose est celui de la liberté, aussi bien sur le plan individuel que sur le plan politique. Alors même que nos personnages ont l'air de vivre dans la contrainte, l'auteur pose qu'ils ont au contraire toujours été libres, fabuleusement libres : enfants de la psychanalyse, d'un haut niveau d'éducation, capables affectivement de s'affranchir du joug familial, leur génération est probablement une des plus libres de tous les temps. Qu'ont-ils fait de cette liberté ?

Citations :

  • La mère de Patty était une démocrate professionnelle. Elle est même, maintenant, au moment où s'écrit ce récit, une élue de l'Etat, l'Honorable Joyce Emerson, connue pour sa défense des espaces verts, des enfants pauvres et des arts. Pour Joyce, le paradis, c'est un espace vert où les enfants pauvres peuvent s'ébattre et s'exprimer artistiquement aux frais de l'Etat. => Ce n'est pas la peine de rigoler ; pas besoin d'aller si haut dans l'organigramme social pour trouver de belles âmes au petit pied dans ce genre...
  • Je veux dire, tout le monde est très obsédé par la croissance, mais quand on y pense, pour un organisme mature, la croissance, c'est fondamentalement un cancer, non ?
  • Le souci, avec les gouvernements, c'est qu'ils sont élus par des majorités qui n'en ont rien à foutre, de la biodiversité. Alors que les milliardaires ont tendance à s'en préoccuper. C'est important pour eux que la planète ne soit pas complètement bousillée, parce que ce sont eux et leurs héritiers qui auront assez d'argent pour en profiter, de cette planète. (...) Quand on parle de fermer l'habitat pour le sauver du développement, c'est beaucoup plus facile de brancher quelques milliardaires que d'éduquer les électeurs américains qui sont parfaitement heureux avec leur câble, leurs Xbox et leur haut débit.
  • "Mais les mecs sont soit des losers, soit des cons, ou alors ils sont mariés. C'est terrifiant. Je sais, je sais que je ne suis pas un canon, mais je pense que je vaux au moins cinq minutes de conversation polie. Ça fait huit mois, maintenant, et j'attends toujours ces cinq minutes. Je n'ai même plus envie de sortir, c'est trop démoralisant".


les matchs de la rentrée littéraire

Merci à PriceMinister de m'avoir fait découvrir Freedom vers lequel je ne serais pas allée spontanément (mais j'ai bien dit de m'envoyer n'importe quel livre dans le cadre de l'opération "Les Matchs de la Rentrée : blogueurs, à vos livres !" et je sais désormais que j'y aurais perdu une référence et un monde qui me parlent tout à fait, qui me correspondent.