l-amour-et-les-forets,M163641Bénédicte Ombredanne a été subjuguée par le dernier roman d'Eric Reinhard. Elle est professeur agrégée de Lettres, rêve d'écrire elle-même. L'écrivain, flatté et ému de la lecture particulièrement fine qu'elle a faite de son oeuvre, lui fixe exceptionnellement un rendez-vous, puis un autre quelques mois plus tard, où il apprend à la connaître car elle lui fait des confidences.

Il apprend qu'un jour, elle est rentrée d'une réunion et a trouvé son mari prostré : il a écouté une émission de France Inter sur les pervers narcissiques et il a reconnu sa façon d'interagir avec elle. Il a entendu les dégâts que ce comportement provoquait, de la bouche d'autres hommes comme lui, ou de leurs victimes, et il est effondré. Effondré surtout car les thérapeutes de l'émission ont dit que la seule façon pour elle de se sortir de ce type de relation serait de s'en aller, et il refuse qu'elle s'en aille... Cette nouvelle scène de manipulation, paroxystiquement pathétique, provoque un électrochoc chez Bénédicte. Elle éprouve le besoin de se dédommager de dix années de souffrance, d'amour qui n'en a jamais été un, et des années qui viennent, qui seront forcément les mêmes, car elle n'envisage pas de quitter son bourreau : elle se connecte sur Meetic et fait une rencontre bouleversante, quelques heures qui seront les plus belles de sa vie... dont la réalité lui retombe sur le coin de la figure ensuite...


 Il faut passer les premières pages, pleines de complaisance de l'auteur à l'égard de lui-même ; il faut gérer l'agacement de voir l'héroïne, car c'est elle qui l'est, artificiellement nommée "Bénédicte Ombredanne" du début à la fin du roman, comme si l'auteur lui-même n'avait pas fini par l'appeler par son prénom... Cela ne justifie même pas par un usage anglo-saxon ou par l'imitation du style d'un fait divers... on se croirait dans une chanson de Delerm.

Après cela, j'ai été captivée par le rendu vraiment parfait d'une relation d'emprise avec un pervers narcissique (même si le diagnostic est souvent galvaudé, par exemple dans Mon Roi, où ce n'est vraiment pas net), et l'impuissance terrorisée qui confine à la complaisance de sa victime. Les heures de bonheur avec Christian (tiens, pourquoi, lui, n'a-t-il pas son nom de famille collé à la "Gérard Bouchard" toutes les trois lignes ?) sont très joliment rendues, et c'est rare que je ne trouve pas ce type de passage un peu niais ou cliché. C'est au contraire beau, érotique de bon aloi, romantique et l'auteur nous fait comprendre à demi-mot que ce moment est la clairière de la forêt effrayante de son roman.

J'ai appris avec regret les ennuis juridiques, fondés, semble-t-il, qu'Eric Reinhardt a avec la personne qui lui a inspiré ce roman, puisque des passages entiers des confidences sont de sa plume à elle... et qu'il n'a jamais demandé l'autorisation de s'en servir. La dame en profite pour nier vivre avec un pervers narcissique, mais si l'anecdote de la prise de conscience radiophonique est authentique, comme elle le révèle maladroitement au passage, cela signifie qu'elle cherche toujours à ménager son tyran domestique. Prisonnière d'un homme qui ne vous respecte pas, triste destin, que son plagiaire partiel, rend à merveille.

Un moment d'anthologie : la parodie irrésistible d'un chat sur Meetic !

Citations :

  • Napoleon04 : Grosse conne. Si je te chope. (...)
    Fionarose@Napoleon04 : J'espère t'avoir fait perdre du temps. J'espère qu'aucune femme n'aura été assez idiote pour tomber dans tes filets, j'imagine tellement ton comportement dans un lit, ça doit être atroce. Occupe-toi bien de ton rôti, bouffe-le toi-même si t'es assez souple, connard.
  • - Si je vous comprends bien, il y aurait les hommes qui frappent les femmes par goût, par habitude, en connaissance de cause , et ceux qui les frapperaient sans les frapper vraiment, à regret, sans l'avoir voulu, quasiment par inadvertance, parce qu'une gifle leur aurait échappé, ou une bousculade, et ces hommes-là seraient pardonnés d'avance, on devrait les excuser parce qu'ils seraient, je ne sais pas, faibles ? (...) Je ne suis pas d'accord.
  • Bénédicte, je ne sais pas si vous avez perçu en elle cet alliage d'orgueil et de soumission, d'ambition et de terreur, de richesse intérieure et de doutes sur elle-même, de ferveur et de résignation, d'audace et de repli sur soi, de narcissisme et de dévouement. Avec les années, cette complexité est allée en s'atténuant, comme si (...) Bénédicte avait fini par se rabattre sur le deuxième terme de chacune de ses tensions intérieures, systématiquement, autrement dit par reculer, capituler.
  • En épousant ma jumelle, Jean-François avait surtout voulu créer un foyer, montrer qu'il était comme tout le monde - alors qu'il se sentait, depuis l'enfance, marginalisé, stigmatisé de mille manières. Ce qu'il convoitait, c'était une image, une simple image, une apparence extérieure de famille normale. Ce qui lui manquait, pour réaliser ce rêve, c'était une femme, tout simplement.